Marx

S’émanciper de la politique

S’émanciper de la politique

Pour le Karl Marx de « Sur la Question Juive », l’émancipation humaine advient quand les individus socialisés se réapproprient leur force sociale.

Les Hommes sont des êtres sociaux. Ils sont capables de déterminer eux-mêmes leurs rapports mutuels. Ils savent les établir de manière à en retirer une force sociale, qui constitue un surplus par rapport à leurs forces individuelles.

Toutefois, il se peut qu’un processus d’aliénation sépare les Hommes de la force sociale. Alors, la force qui résultait des rapports humains se dresse finalement face à eux, comme s’il s’agissait d’une force autonome et hostile. C’est la force politique.

La philosophie politique illustre ce processus d’aliénation lorsqu’elle définit la sphère politique comme étant supérieure et extérieure aux autres sphères de l’activité humaine. Dans la théorie et dans la pratique, la politique devient l’instance qui prend en charge la question des rapports humains. Elle est le domaine où s’imaginent et s’élaborent les dispositifs et les institutions qui construisent la société.

De l’aliénation des individus par la politique, il résulte un dédoublement, entre la société civile où se déroule les actions de la vie privée et l’État qui est le « ciel idéal de cette société ». Nous allons voir pourquoi Karl Marx utilise cette métaphore religieuse.

Dès lors l’émancipation, c’est-à-dire la reprise par les individus de la capacité à déterminer leurs rapports, a-t-elle un lien avec la démocratie ? La réponse est oui, mais seulement si la sphère politique est abolie, en tant qu’univers séparé de la société civile.

Dans la République démocratique ou l’État démocratique, tels que nous les expérimentons, l’Homme est encore religieux.

Il se comporte vis-à-vis de l’État, comme le chrétien vis-à-vis du Royaume des Cieux. Bien que l’État, à la différence de l’ancien Ciel, possède une réalité tangible, l’individu l’envisage encore comme un « au-delà », par rapport au monde concret et quotidien, dans lequel il mène sa vie privée. Du reste, l’État ou ses représentants se comportent eux-mêmes, envers la société civile ou les gens ordinaires, comme le Ciel envers la Terre.

Sur le même thème, lire notre article sur E.O. Wright et la notion de pouvoir socialDans l’État démocratique, le citoyen constitue la forme abstraite de l’individu réel. C’est de manière abstraite que l’État décrète l’égalité entre les citoyens et leur participation à la souveraineté nationale. Dans la réalité concrète, toutes les formes d’inégalités sociales et politiques perdurent. La chimère de la participation à l’organisation de la société est entretenue par la tenue périodique d’élections. Concrètement, les individus cèdent à des représentants, leur capacité à organiser les rapports humains.

En tant que citoyens abstraits, les individus se pensent comme des êtres génériques et communautaires. Mais en tant qu’Hommes effectifs, participants aux activités sociales et économiques, ils se pensent comme indépendants. Ils se comportent en égoïstes, considèrent les autres comme des moyens ou se ravalent eux-mêmes à ce rang. Et c’est parce que la politique est conçue comme une sphère indépendante et placée au-dessus des autres activités sociales que s’exerce, au sein de la société civile, la « guerre de tous contre tous ».

L’État-démocratique ne réalise donc pas le projet de l’émancipation humaine. Au contraire, il dépossède l’individu des forces qui lui sont propres.

Si l’émancipation consiste, à l’inverse, dans la reprise des forces sociales par l’Homme socialisé, alors elle ne peut advenir que par la suppression du politique en tant que sphère séparée des autres activités sociales.

L’Homme réel doit devenir communautaire concrètement et non abstraitement, en déterminant lui-même les rapports humains qui permettent le développement de la force sociale. Cette auto-détermination implique que le peuple édicte lui-même ses propres lois au lieu de confier cette tâche à un corps séparé de représentants.

L’émancipation humaine sera réalisée, par la démocratie véritable. C’est-à-dire lorsque les individus organiseront leurs forces propres en tant que force sociale et qu’ils ne sépareront plus d’eux-mêmes cette force sociale, sous la forme de la force politique.

© Gilles Sarter

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Relations d’Exploitation, d’Oppression et de Domination

Relations d’Exploitation, d’Oppression et de Domination

La relation d’exploitation joue un rôle fondamental dans l’organisation des sociétés capitalistes. A ce titre, il convient d’en détailler les principes et de bien la distinguer des relations d’oppression et de domination.

Les Relations Sociales

Les relations d’exploitation, d’oppression et de domination représentent trois types de relations sociales. C’est donc cette notion qu’il convient d’abord de clarifier. Contrairement à ce que le langage courant laisse entendre, ce qui est relié dans les relations sociales ce ne sont pas des gens mais des actions sociales. C’est-à-dire, selon la définition classique de Max Weber, des actions orientées vers autrui.

Ainsi, lorsque nous évoquons la relation entre employeurs et travailleurs, il s’agit d’une manière elliptique de parler des relations entre les actions des uns et des autres.

Si nous y réfléchissons bien, il paraît même difficile de définir ces deux catégories d’acteurs sans faire référence aux comportements des uns à l’égard des autres. Les employeurs embauchent, encadrent, donnent des ordres, définissent le travail et licencient des travailleurs. Ces derniers vendent leur force de travail et obéissent à des employeurs.

La Relation d’Exploitation

Pour être qualifiée d’exploitation, E.O. Wright précise qu’une relation sociale doit satisfaire les trois principes que sont l’interdépendance inverse de la prospérité, l’exclusion des moyens de production et l’appropriation de l’effort des exploités.

L’interdépendance inverse de la prospérité signifie que la prospérité matérielle des exploiteurs dépend causalement de la privation matérielle des exploités.

Les exploiteurs s’enrichissent parce que les exploités s’appauvrissent. Les intérêts des exploiteurs et des exploités ne sont pas différents, ils sont antagonistes.

Le principe d’exclusion désigne le fait que les exploités sont exclus de l’accès à certaines ressources productives.

Ce principe est étroitement lié, dans nos sociétés, à l’idée de propriété. Cette notion est porteuse d’une ambiguïté. Elle incite à penser que les droits de propriété sont des relations des personnes aux choses.

En réalité, il faut garder à l’esprit que ce que nous appelons des droits sur des biens définit une relation sociale. Il s’agit d’une relation d’exclusion dans le cadre de l’utilisation de ces biens. Les propriétaires de terres, de machines ou d’usines, reconnus par le droit de propriété, décident seuls de l’usage ou du destin de ces choses. Ils peuvent les utiliser pour produire des marchandises. Ils peuvent les louer, les prêter, les vendre ou même les détruire si ça leur chante. Les non-propriétaires sont exclus de toutes ces possibilités d’agir.

Erik Olin Wright, Class Counts: Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 Les relations de propriété concernent donc la manière dont les activités des gens sont reliées. Elles ne concernent pas simplement leur distribution. Pour cette raison, Bernard Friot (L’enjeu du salaire) dit que, dans le système capitaliste, les travailleurs sont traités comme des « mineurs sociaux ». En effet, ils sont écartés de toutes les décisions qui portent sur l’usage des moyens de production, sur ce qui doit être produit, sur ce qui doit avoir de la valeur ou pas… Seule leur est due une rémunération qui constitue un pouvoir d’achat.

Il existe des sociétés, au sein desquelles, les relations sociales n’excluent personne de l’accès direct aux moyens de subsistance (terres, animaux, plantes…). Le système économique capitaliste détruit les relations de ce type quand il s’impose comme modèle dominant. Une minorité finit par écarter la majorité des gens de l’accès direct aux moyens de subsistance.

Le troisième et dernier principe de l’exploitation est le principe d’appropriation. Les exploiteurs s’approprient l’effort des exploités.

Les capitalistes détenteurs des moyens de production s’approprient la survaleur du travail de leurs employés (la différence entre la valeur créée par leur travail et la valeur de leur rémunération).

La Relation d’Oppression

La relation d’exploitation ne peut être confondue avec la relation d’oppression. L’oppression est une relation sociale qui ne s’appuie pas sur le principe d’appropriation mais seulement sur le principe d’exclusion.

Les opprimés sont purement et simplement exclus de l’accès aux ressources productives. Dans cette situation, l’oppresseur n’a pas besoin des opprimés.

La colonisation de l’Amérique, par exemple, a abouti à l’exclusion des peuples autochtones de l’accès aux ressources naturelles et finalement à leur génocide. En Afrique du Sud contrairement à ce qui s’est passé en Amérique, la colonisation s’est accompagnée de l’exploitation de la population locale, pour l’extraction minière ou l’agriculture.

L’exploitation est une forme de relation qui est peut-être plus explosive que l’oppression. En effet, elle confère une forme de pouvoir aux exploités, dans la mesure où les exploiteurs ont besoin de leur travail. Les personnes oppressées n’ont que la résistance physique. Celle-ci est précaire. Comme les oppresseurs n’ont pas besoin des opprimés, ils peuvent réagir à leur encontre de manière très sanglante.

La Relation de Domination

Exploitation n’est pas non plus synonyme de domination. Dans son ouvrage de synthèse sur les courants de la critique sociale, Hémisphère gauche, Razmig Keucheyan souligne que le concept d’exploitation qui était autrefois très présent dans les sciences sociales tend à disparaître au profit de celui de domination qui est supposé plus inclusif.

Cette tendance correspond à une perte de centralité du conflit entre capital et travail, dans l’explication des phénomènes sociaux. Pour E.O. Wright, ce décentrement constitue une faiblesse.

Sur le plan de l’analyse sociologique, la distinction entre domination et exploitation est importante, si nous voulons préserver l’idée que les intérêts des individus ne sont pas seulement n’importe quel intérêt subjectif.

La domination réfère à la capacité de contrôler les activités des autres. Elle n’implique pas des intérêts spécifiques aux acteurs impliqués. Par exemple, les parents dominent leurs enfants. Mais cela n’implique pas que les deux catégories d’acteurs aient des intérêts antagonistes.

A l’inverse, l’exploitation implique un ensemble d’intérêts matériels opposés. Les profits économiques sont acquis à partir du travail de ceux qui sont exploités. Bien sûr, il y a aussi de la domination dans la production.

A ce titre, toute exploitation entraîne une forme de domination. Cependant toute domination n’implique pas exploitation.

Et c’est bien la relation d’exploitation qui est centrale dans l’économie capitaliste et qui permet à 26 multimilliardaires de posséder plus que 3,8 milliards de personnes dans le besoin.

© Gilles Sarter


Erik Olin Wright (1947-2019) est un sociologue américain grand spécialiste de l’étude des classes sociales et des alternatives au capitalisme. Sur son apport à la connaissance des sociétés contemporaines et à l’activisme anticapitaliste, voir notre livre:

Couverture du livre Erik Olin Wright et le pouvoir social

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Accumulation par Expropriation

Accumulation par Expropriation

L’accumulation par expropriation est un concept forgé par le géographe David Harvey. Il désigne le processus par lequel le capitalisme s’approprie des secteurs de la société qui lui échappaient jusqu’alors.

Extérieurs non-capitalistes

Pour développer sa théorie, David Harvey s’est inspiré des écrits de Rosa Luxemburg (L’Accumulation du capital, 1913).

La philosophe et activiste allemande explique l’impérialisme colonial de son époque par une crise de sous-consommation.

Le capitalisme prospère sur la base de l’exploitation des travailleurs. Ces derniers ne détiennent pas un pouvoir d’achat suffisant pour absorber la production qui résulte de leur travail. Pour sortir de cette crise de sur-production ou de sous-consommation, selon l’angle de vue que l’on adopte, le capitalisme a besoin d’un « extérieur non-capitaliste ».

La colonisation armée permet de maintenir de larges zones géographiques en état de sous-développement, afin d’y écouler les marchandises produites dans les nations impérialistes.

David Harvey accepte cette idée selon laquelle le capitalisme a besoin de disposer d’un « extérieur non-capitaliste ». Mais pour le géographe ce besoin n’est pas déterminé par des crises de sous-consommation. Il est inhérent à la nature du capital.

Sur-accumulation de capitaux

Karl Marx a insisté sur le fait que le capital n’est pas une chose mais un processus de circulation. Fondamentalement, il s’agit de faire circuler l’argent pour faire du profit. C’est-à-dire pour gagner encore plus d’argent.

Il existe différentes manières de réaliser du profit. Le détenteur d’une somme d’argent peut la prêter contre des intérêts. Il peut acheter des marchandises et les revendre plus cher ou acquérir des terres et en céder l’usage en échange d’un loyer. Mais par définition, un capitaliste est une personne qui achète des moyens de production (machines, usines…) et de la force de travail pour produire des marchandises dont la vente lui rapporte un bénéfice.

Dans une économie donnée, quand l’accumulation de capitaux (argent, titres boursiers, infrastructures, machines…) devient trop importante alors survient un problème. Les opportunités d’investissement ayant un niveau de rentabilité suffisant aux yeux des investisseurs diminuent.

C’est à ce moment que les « extérieurs non-capitalistes » deviennent nécessaires pour écouler les capitaux en excès.

Nouveaux lieux d’accumulation

Les « extérieurs non-capitalistes » constituent des nouveaux lieux d’accumulation de capital. Depuis sa transition vers l’économie de marché, dans les années 1970, la Chine représente par excellence un de ces lieux.

Mais ce mécanisme de transfert est limité. Car le nouveau lieu d’accumulation se met lui aussi à produire une fois qu’il a recueilli suffisamment de capitaux. C’est ce qui s’est passé au Japon et en Europe à partir des années 1960, après une période d’absorption de capitaux américains, destinés à la reconstruction d’après-guerre.

David Harvey affirme qu’il devient problématique de trouver des régions du globe où investir les capitaux surabondants. Les gouvernements et les entreprises essaient donc de créer de tels endroits par un processus d’expropriation.

Accumulation par expropriation

Le concept d’accumulation par expropriation désigne les situations dans lesquelles les secteurs non-capitalistes de la société sont transformés, plus ou moins violemment en secteurs capitalistes.

L’accumulation par expropriation peut prendre la forme d’expulsion ou de privation d’usage de ressources dont l’exploitation était jusqu’alors organisée collectivement : paysans d’Amérique latine ou d’Inde, chasseurs-cueilleurs d’Amazonie,…

Elle passe aussi par la privatisation de services et d’infrastructures publiques. L’école, la santé, la distribution d’énergie, les transports collectifs, les routes, les aéroports, les systèmes de retraite… sont cédés au capital. La communauté des citoyens s’en trouve dépossédée au profit d’opérateurs privés.

Pour parvenir à ces expropriations, le crédit et le capital financier constituent de puissants leviers.

Les fonds d’investissements spéculatifs (hedge funds) représentent le fer de lance moderne de l’accumulation par dépossession. En menant des attaques spéculatives contre des entreprises détenues partiellement par des États, ils peuvent contraindre ces derniers à vendre leurs actifs. Les organismes internationaux tels que le FMI, la Banque mondiale ou la Banque européenne sont eux aussi en mesure d’imposer la privatisation des services publics dans les pays qui tombent sous leur férule.

Les accords internationaux sur le commerce, sur les droits de propriété intellectuelle, sur les brevets et les licences d’exploitation sont utilisés contre les populations qui ont joué un rôle fondamental dans la mise au point de matériels végétaux, génétiques, culturels, intellectuels, artistiques…

Enfin et ce n’est pas le moindre, dans de nombreux pays, les classes politiques dirigeantes facilitent et sécurisent cette expropriation par l’ensemble des moyens formellement légaux dont elles disposent.

En France, le conflit entre intérêts de la collectivité et intérêts des acteurs économiques privés est parfaitement assumé par une classe d’acteurs qui peuvent occuper alternativement des postes au sein de l’exécutif politique, de la haute administration et de la direction de grandes entreprises ou d’établissements financiers.

Accumulation primitive

L’appropriation violente des biens communs ou publics par une minorité constitue un acte fondateur du capitalisme. En cela, elle n’est pas nouvelle. C’est ce que Karl Marx appelle l’accumulation primitive.

Karl Polanyi, dans La Grande Transformation, nous rappelle qu’elle a débuté notamment avec la terre. Traditionnellement, la main d’œuvre et la terre n’étaient pas séparées. La terre fait partie de la nature et la main d’œuvre appartient à la vie. Nature et vie formaient autrefois un tout articulé. La terre était donc liée aux organisations sociales (tribu, famille, voisinage, village…).

Séparer la terre de l’humain, organiser la société pour satisfaire un marché du foncier, cela a constitué un moment fondateur de l’économie capitaliste.

Il y eut d’abord un capitalisme agricole qui par l’enclosure créa des exploitations agricoles individualisées, sur des terrains communaux. Il y eut aussi un premier capitalisme industriel rural qui avait besoin de terrains pour y bâtir des usines et des logements ouvriers. Du fait de ces expropriations les paysans durent quitter leurs terres et n’eurent d’autres choix que de travailler dans les nouvelles industries.

La théorie que David Harvey met en avant c’est que ce phénomène de dépossession ne se limite pas aux origines du capitalisme.

Au contraire, pour que le modèle de production capitaliste perdure, il doit être constamment renouvelé ou étendu grâce à l’accumulation par expropriation.

(c) Gilles Sarter

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