La relation d'exploitation dans la sociologie critique de erik olin wright

Relations d’Exploitation, d’Oppression et de Domination

La relation d’exploitation joue un rôle fondamental dans l’organisation des sociétés capitalistes. A ce titre, il convient d’en détailler les principes et de bien la distinguer des relations d’oppression et de domination.

Les Relations Sociales

Les relations d’exploitation, d’oppression et de domination représentent trois types de relations sociales. C’est donc cette notion qu’il convient d’abord de clarifier. Contrairement à ce que le langage courant laisse entendre, ce qui est relié dans les relations sociales ce ne sont pas des gens mais des actions sociales. C’est-à-dire, selon la définition classique de Max Weber, des actions orientées vers autrui.

Ainsi, lorsque nous évoquons la relation entre employeurs et travailleurs, il s’agit d’une manière elliptique de parler des relations entre les actions des uns et des autres.

Si nous y réfléchissons bien, il paraît même difficile de définir ces deux catégories d’acteurs sans faire référence aux comportements des uns à l’égard des autres. Les employeurs embauchent, encadrent, donnent des ordres, définissent le travail et licencient des travailleurs. Ces derniers vendent leur force de travail et obéissent à des employeurs.

La Relation d’Exploitation

Pour être qualifiée d’exploitation, E.O. Wright précise qu’une relation sociale doit satisfaire les trois principes que sont l’interdépendance inverse de la prospérité, l’exclusion des moyens de production et l’appropriation de l’effort des exploités.

L’interdépendance inverse de la prospérité signifie que la prospérité matérielle des exploiteurs dépend causalement de la privation matérielle des exploités.

Les exploiteurs s’enrichissent parce que les exploités s’appauvrissent. Les intérêts des exploiteurs et des exploités ne sont pas différents, ils sont antagonistes.

Le principe d’exclusion désigne le fait que les exploités sont exclus de l’accès à certaines ressources productives.

Ce principe est étroitement lié, dans nos sociétés, à l’idée de propriété. Cette notion est porteuse d’une ambiguïté. Elle incite à penser que les droits de propriété sont des relations des personnes aux choses.

En réalité, il faut garder à l’esprit que ce que nous appelons des droits sur des biens définit une relation sociale. Il s’agit d’une relation d’exclusion dans le cadre de l’utilisation de ces biens. Les propriétaires de terres, de machines ou d’usines, reconnus par le droit de propriété, décident seuls de l’usage ou du destin de ces choses. Ils peuvent les utiliser pour produire des marchandises. Ils peuvent les louer, les prêter, les vendre ou même les détruire si ça leur chante. Les non-propriétaires sont exclus de toutes ces possibilités d’agir.

Erik Olin Wright, Class Counts: Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 Les relations de propriété concernent donc la manière dont les activités des gens sont reliées. Elles ne concernent pas simplement leur distribution. Pour cette raison, Bernard Friot (L’enjeu du salaire) dit que, dans le système capitaliste, les travailleurs sont traités comme des « mineurs sociaux ». En effet, ils sont écartés de toutes les décisions qui portent sur l’usage des moyens de production, sur ce qui doit être produit, sur ce qui doit avoir de la valeur ou pas… Seule leur est due une rémunération qui constitue un pouvoir d’achat.

Il existe des sociétés, au sein desquelles, les relations sociales n’excluent personne de l’accès direct aux moyens de subsistance (terres, animaux, plantes…). Le système économique capitaliste détruit les relations de ce type quand il s’impose comme modèle dominant. Une minorité finit par écarter la majorité des gens de l’accès direct aux moyens de subsistance.

Le troisième et dernier principe de l’exploitation est le principe d’appropriation. Les exploiteurs s’approprient l’effort des exploités.

Les capitalistes détenteurs des moyens de production s’approprient la survaleur du travail de leurs employés (la différence entre la valeur créée par leur travail et la valeur de leur rémunération).

La Relation d’Oppression

La relation d’exploitation ne peut être confondue avec la relation d’oppression. L’oppression est une relation sociale qui ne s’appuie pas sur le principe d’appropriation mais seulement sur le principe d’exclusion.

Les opprimés sont purement et simplement exclus de l’accès aux ressources productives. Dans cette situation, l’oppresseur n’a pas besoin des opprimés.

La colonisation de l’Amérique, par exemple, a abouti à l’exclusion des peuples autochtones de l’accès aux ressources naturelles et finalement à leur génocide. En Afrique du Sud contrairement à ce qui s’est passé en Amérique, la colonisation s’est accompagnée de l’exploitation de la population locale, pour l’extraction minière ou l’agriculture.

L’exploitation est une forme de relation qui est peut-être plus explosive que l’oppression. En effet, elle confère une forme de pouvoir aux exploités, dans la mesure où les exploiteurs ont besoin de leur travail. Les personnes oppressées n’ont que la résistance physique. Celle-ci est précaire. Comme les oppresseurs n’ont pas besoin des opprimés, ils peuvent réagir à leur encontre de manière très sanglante.

La Relation de Domination

Exploitation n’est pas non plus synonyme de domination. Dans son ouvrage de synthèse sur les courants de la critique sociale, Hémisphère gauche, Razmig Keucheyan souligne que le concept d’exploitation qui était autrefois très présent dans les sciences sociales tend à disparaître au profit de celui de domination qui est supposé plus inclusif.

Cette tendance correspond à une perte de centralité du conflit entre capital et travail, dans l’explication des phénomènes sociaux. Pour E.O. Wright, ce décentrement constitue une faiblesse.

Sur le plan de l’analyse sociologique, la distinction entre domination et exploitation est importante, si nous voulons préserver l’idée que les intérêts des individus ne sont pas seulement n’importe quel intérêt subjectif.

La domination réfère à la capacité de contrôler les activités des autres. Elle n’implique pas des intérêts spécifiques aux acteurs impliqués. Par exemple, les parents dominent leurs enfants. Mais cela n’implique pas que les deux catégories d’acteurs aient des intérêts antagonistes.

A l’inverse, l’exploitation implique un ensemble d’intérêts matériels opposés. Les profits économiques sont acquis à partir du travail de ceux qui sont exploités. Bien sûr, il y a aussi de la domination dans la production.

A ce titre, toute exploitation entraîne une forme de domination. Cependant toute domination n’implique pas exploitation.

Et c’est bien la relation d’exploitation qui est centrale dans l’économie capitaliste et qui permet à 26 multimilliardaires de posséder plus que 3,8 milliards de personnes dans le besoin.

© Gilles Sarter