Lukacs

La Réification ou l’oubli de la Participation Engagée

La Réification ou l’oubli de la Participation Engagée

Le concept de réification a tenu une place prépondérante dans la critique de la société et de la culture, dans le monde germanophone des années 1920-30. C’est dans Histoire et conscience de classe (1923) que György Lukacs a forgé cette notion, en puisant dans les réflexions de Karl Marx, Max Weber et Georg Simmel.

Les relations prennent le caractère d’une chose

La compréhension de la réification par G. Lukacs est celle d’une relation entre personnes qui prend le caractère d’une chose. C’est dans l’extension de l’échange marchand qu’il situe l’origine de ce phénomène de « chosification » des relations. Avec la consolidation des sociétés capitalistes, ce mode est devenu le type dominant des actions interpersonnelles.

Le processus de réification serait donc intrinsèque au mode de l’échange marchand. Dans ce cadre, les sujets se contraignent à évaluer les objets en fonction du profit qu’ils pourront en tirer. Ils voient leurs partenaires comme des objets, au sein d’une transaction intéressée. Enfin, ils ne se rapportent à leurs propres facultés ou capacités qu’en tant que ressources, dans la recherche d’opportunités de profits.

La réification s’étend à la vie quotidienne

Dès que les sujets règlent leurs relations avec autrui, sur le modèle de l’échange de marchandises équivalentes, ils entrent dans une série de conduites « réifiantes » qui vont de l’égoïsme, à la recherche d’intérêts économiques, en passant par l’absence d’empathie.

Toutefois G. Lukacs observe que la propagation du phénomène de réification ne se cantonne pas à la seule sphère économique et s’étend à la vie quotidienne. Dans les sociétés capitalistes, les personnes, les êtres vivants, la nature mais aussi les sentiments ou les compétences des individus, tout est sujet à devenir chose.

Comment ce débordement vers les sphères sociales non économiques de l’action peut-il avoir lieu ? G. Lukacs l’explique par l’incorporation d’une disposition ou d’un habitus par les agents sociaux.

Les acteurs adoptent une attitude détachée

Comme nous venons de le voir, l’idée essentielle est que dans la sphère toujours en expansion de l’échange marchand, les agents sont contraints de se conduire de manière calculatrice. Ils sont à l’affût de ce qu’ils pourraient obtenir les uns des autres. Cette position intéressée les oblige à fonctionner de manière rationnelle et aussi dépouillée que possible d’émotions et de sentiments. Ils se comportent en observateurs distanciés.

Les partenaires de l’échange marchand adoptent ce que G. Lukacs appelle une position de « contemplation » ou de « détachement ». La notion de « contemplation » évoque un observateur passif qui laisse les choses se faire, tout en les observant. Celle de détachement indique que cet observateur n’est pas impliqué émotionnellement, par le déroulement de la situation.

C’est cette double attitude qui génère la perception « chosifiante » des différents éléments de la situation. Les partenaires de l’échange, les objets des transactions, les capacités des individus sont saisis d’une manière désintéressée et affectivement neutre, à la manière de choses. Seules les caractéristiques quantifiables des « objets » intéressent l’observateur contemplatif et détaché.

Cette attitude devient une disposition ou une sorte de seconde nature lorsqu’elle en vient à déterminer le comportement des individus dans toutes les dimensions de la vie quotidienne.

La participation engagée est authentiquement humaine

Pour G. Lukacs, le traitement instrumental d’autrui, n’est donc pas une « faute » morale, ni une erreur cognitive mais un fait social. Et plus précisément encore, il s’agit d’une forme de pratique sociale ratée ou manquée, au sens où elle contrarie la réalisation d’une forme de vie meilleure.

Les principes qui conduisent G. Lukacs à formuler ce diagnostic sont relatifs à ce qu’il identifie comme des caractéristiques de la pratique humaine authentique. Cette authenticité se caractérise par une participation active et un engagement existentiel.

Pour comprendre ce point, il faut rappeler que Lukacs ne visait pas seulement la critique du mode économique capitaliste mais qu’il voulait aussi montrer que la philosophie moderne était enfermée dans l’opposition entre sujet et objet. Cette antinomie sujet-objet, il tente de la dépasser par l’idée de pratique participante et engagée.

Selon Lukacs, l’être humain ne fait pas face au monde comme à une chose à connaître. Il s’y rattache au contraire et s’y investit sur le mode d’un engagement existentiel.

Dans la participation engagée, le sujet adopte notamment la perspective d’autrui. Celle-ci dépasse la simple compréhension des motifs de l’action, pour embrasser une disposition affective positive. Cette perspective dépasse les analyses qui soulignent que pour communiquer les individus s’efforcent de se percevoir les uns les autres dans le rôle d’une seconde personne.

Encourager l’attitude affirmative et engagée

Pour Lukacs, cette attitude intersubjective est précédée d’une affirmation positive qui dépasse la seule attribution à autrui de motivations rationnelles. Cette conception peut être rapprochée de l’idée d’imitation affectueuse ou mimesis développée par T.W. Adorno, dans Minima Moralia.

Par suite, l’abandon de l’attitude affirmative conduit le sujet à réduire le monde environnant à des « choses ». La réification désigne alors une habitude mentale, dépourvue de l’aptitude à s’engager positivement dans la relation à autrui. La réification est privation de l’ouverture qualitative au monde. H. Rosa la décrit comme une absence de relation résonnante au monde.

Mais l’argumentation de G. Lukacs ne permet pas de savoir si le mouvement de réification est arrivé à son terme. La réification a-t-elle anéanti tous les éléments de la pratique engagée ? Ou alors est-ce que cette forme de pratique est seulement écartée du champ de la conscience ?

Si les propriétés primordiales de la participation engagée demeurent toujours, sous la forme d’un savoir pré-réflexif alors la théorie critique peut à un moment donné, la rendre à nouveau consciente.

© Gilles Sarter

Couverture livre Erik Olin Wright et le pouvoir social

Publié par secession dans Critique Sociale, 0 commentaire