photo d'un personnage pris entre deux bâtiment illustrant l'idée de position de classe contradictoire

Position de Classe Contradictoire

Erik Olin Wright a élaboré le concept de position de classe contradictoire afin de mieux rendre compte de la complexité de la structure de classe des sociétés capitalistes avancées.

Approche relationnelle des classes

La sociologie marxiste privilégie une approche relationnelle des positions de classe sociale. Elle les définit par les positions que les individus occupent dans le cadre de rapports sociaux donnés.

Le mode capitaliste est caractérisé par le rapport social d’exploitation. Les détenteurs des moyens de production s’approprient une part des efforts des travailleurs. La relation d’exploitation détermine deux positions de classe : la position de classe des exploiteurs ou des capitalistes et la position de classe des exploités ou des travailleurs.

L’approche relationnelle des classes sociales doit être bien distinguée de l’approche graduelle qui est celle qui prévaut généralement dans les débats publics. Cette dernière se fonde sur la possession d’attributs (patrimoine, diplômes, revenus…) ou les conditions de vie des individus (ce qu’ils consomment, où ils habitent, les études qu’ils font…). Cette manière de dessiner un tableau de l’état des sociétés occulte un phénomène essentiel.

En effet, le point crucial n’est pas que les capitalistes possèdent plus de quelque chose (argent, terrains, bâtiments, machines…) que les travailleurs. Ce qui compte c’est qu’ils occupent une position spécifique dans un rapport social qui les définit en même temps qu’elle définit les travailleurs.

L’appropriation effrénée de richesses par une minorité n’est que la résultante de ce rapport social.

Positions de classe contradictoire

L’analyse des positions de classe en termes de rapport d’exploitation montre donc quelque chose de fondamental, au sujet du régime capitaliste. Il génère des intérêts antagonistes entre travailleurs et détenteurs de moyens de production.

Cet antagonisme s’actualise sous la forme de tensions voire de conflits ouverts. Toutefois, l’observation des conflits sociaux montre qu’on ne peut en rendre compte comme s’il s’agissait de confrontations qui opposeraient, d’un côté, des exploiteurs uniquement et de l’autre des exploités.

Nous voyons des directeurs qui délocalisent des usines, des DRH qui organisent des licenciements de masse, des consultants qui élaborent des plans de « restructuration », des cadres qui font régner une discipline délétère dans le travail…

De nombreux individus occupant la position de classe des exploités adoptent les intérêts des capitalistes, plutôt que ceux du salariat.

Erik Olin Wright a tenté de construire une matrice des positions de classe sociale qui rende mieux compte de la complexité des sociétés capitalistes avancées, sans toutefois abandonner l’idée du rôle structurant du rapport d’exploitation. Pour ce faire, il a utilisé trois critères discriminants : la propriété des moyens de production mais aussi l’autorité et la qualification.

Relation à l’autorité

Les capitalistes cherchent à obtenir une performance optimale du travail. Pour ce faire, ils s’appuient sur tout un appareil de domination (hiérarchies, surveillance, sanctions positives et négatives…). Toutes les décisions relatives à la production relèvent en dernier recours des propriétaires des moyens de production. Mais au sein des grandes et moyennes entreprises, leur autorité est déléguée à des directeurs, managers, superviseurs…

Bien qu’étant exploités, dans le rapport de production, les managers exercent leur autorité sur les autres travailleurs. Leur position de classe est contradictoire au sens où elle combine des caractéristiques des positions de travailleur et de capitaliste.

Plus on s’élève dans la hiérarchie des entreprises, plus le poids des intérêts du capital l’emporte sur celui des intérêts du salariat, dans la position de classe contradictoire.

Les PDG et managers, ceux que l’on appelle les travailleurs-riches (par détournement de l’expression travailleur-pauvre) n’occupent pas seulement des positions contradictoires sur la base de l’exercice de l’autorité, mais aussi sur celle de l’appropriation de l’effort du travail social.

Ils réussissent parfois à s’approprier une partie des entreprises au sein desquelles ils opèrent. Ils exigent d’être payés en parts de capital. Ils capitalisent des données, des informations stratégiques, des réseaux d’affaire et se constituent des équipes de collaborateurs, avec lesquelles ils peuvent menacer de quitter le navire. A travers ces mécanismes, on peut considérer que leurs conditions de rémunération présentent des similarités avec le mécanisme capitaliste d’appropriation des moyens de production.

Relation aux qualifications

Le deuxième critère de différenciation au sein de la classe des travailleurs concerne la qualification ou le niveau d’expertise. Les employés qui en bénéficient sont placés dans des positions d’appropriation privilégiées.

La première raison est liée au fait que l’expertise connaît différents niveaux de rareté sur le marché du travail. Notamment parce qu’elle est organisée par le système de distribution des diplômes et certificats. Ces restrictions ont pour conséquence que ceux qui possèdent des qualifications rares et recherchées reçoivent une rémunération supérieure.

La deuxième raison pour laquelle les experts s’approprient du surplus de l’effort de travail social est liée au fait qu’ils occupent des positions stratégiques dans l’organisation de la production. Il y contrôlent différentes formes de connaissance ce qui implique que leurs employeurs doivent s’assurer de leur loyauté.

Erik Olin Wright a souligné une faiblesse liée à son utilisation du concept d’expertise ou de qualification. Nous ne ne pouvons pas nous en servir pour fonder un rapport de classe. Dans le rapport d’autorité, il y a bien un dominant et un dominé. En ce qui concerne les connaissances ou les compétences, une telle relation n’existe pas. Il est donc difficile de trancher si les experts s’approprient un surplus du travail des autres employés où s’ils jouissent simplement d’une meilleure position.

Structure de classes

En utilisant les trois critères de différenciation (propriété, autorité, qualification), E.O. Wright dresse une matrice de douze positions de classe sociale :

– Propriétaires :
Capitalistes (+10 employés) ; Petits employeurs (2-9 employés) ; Petits bourgeois

– Employés :
Managers experts ; Managers qualifiés ; Managers non-qualifiés
Superviseurs experts ; Superviseurs qualifiés ; Superviseurs non-qualifiés
Experts ; Travailleurs qualifiés ; Travailleurs non-qualifiés

Dans les années quatre-vingt-dix, E.O. Wright a testé cette matrice en réalisant des grandes enquêtes dans six pays (USA, Canada, Suède, Norvège, Japon, Grande-Bretagne). Les analyses ont montré l’existence de structures de classe relativement similaires.

Les travailleurs-non qualifiés demeuraient partout les plus représentés de 35 à 50 %, selon les cas. Ce résultat était contre-intuitif, par rapport à l’idée reçue d’un accroissement continu des « classes moyennes ».
E.O. Wright, « Class counts », Cambridge University Press, 1997La représentation des travailleurs qualifiés était, elle aussi, importante mais plus variable de 10 % (Japon) à 22 % (Canada). Les différentes positions de managers étaient occupées par environ 12 % de la population, celles de superviseurs par 10 à 16 % des personnes interrogées. Enfin, une différence majeure était observable au Japon où la Petite-bourgeoisie était sur-représentée (23%) contre 5 à 7 % dans les autres pays.

Clarté des valeurs

Si nous concevons le monde social comme étant constitué de deux classes strictement opposées, exploiteurs/capitalistes et exploités/travailleurs alors il est aisé de construire un discours anticapitaliste fondé uniquement sur la notion d’intérêt de classe.

Et effectivement, il peut paraître évident que les intérêts en défaveur du capitalisme soient forts chez une large frange de la population qui occupe les positions les plus basses dans les hiérarchies et qui ne détient pas les qualifications qui sont valorisées par les organisations économiques.

En revanche, pour les nombreuses personnes qui occupent des positions de classe contradictoires les choses n’apparaissent pas de manière aussi tranchée.

En raison de la complexité des intérêts liés à ces positions, il y aura toujours des gens dont les motivations ne tomberont pas clairement d’un côté ou de l’autre de la barrière.

Comme l’adhésion de ces gens est importante pour la réussite d’un projet de transformation sociale, E.O. Wright en conclut que celle-ci ne pourra être acquise que sur la base de valeurs morales. La clarté sur les valeurs est essentielle pour rendre désirable les alternatives à l’organisation capitaliste de la société.

Pour Erik Olin Wright, le point d’entrée de la lutte contre le capitalisme doit être l’appel à la démocratisation des activités économiques et politiques. Cette démocratisation est conçue par lui comme le renforcement du pouvoir social. C’est-à-dire de la capacité des gens à s’associer de manière volontaire et égalitaire pour mener des actions collectives.

© Gilles Sarter

Couverture livre Erik Olin Wright et le pouvoir social

Laisser un commentaire