Pouvoir Social et Démocratie

Le pouvoir social, c’est la capacité des gens d’accomplir des choses lorsqu’ils se regroupent en associations volontaires et solidaires. Selon Erik Olin Wright, la démocratisation de la société passe par la généralisation de cette forme de pouvoir, dans les sphères d’activité sociale, politique et économique.

Pouvoir Social et Démocratisation

Les formes que peuvent prendre les associations afin d’exercer le pouvoir social sont multiples : assemblées municipalistes au niveau d’un village ou d’un quartier, conseils d’ouvriers ou de salariés au niveau d’une usine, associations écologistes locales ou internationales, partis politiques ou syndicats, rond-points de Gilets Jaunes…

Erik Olin Wright soutient que la généralisation du pouvoir social, sous la forme d’associations solidaires, égalitaires et démocratiques, partout où cela est possible, permettrait d’impulser une véritable démocratisation de la société. Le sociologue écrit même que l’expression « gouvernement par le peuple, pour le peuple » doit se comprendre comme signifiant « gouvernement par des gens organisés collectivement en associations volontaires ».

Pour en savoir plus, voir notre article sur M. Bookchin et le municipalisme libertaire

Nous allons voir que sur bien des aspects, la position d’E.O. Wright est proche du municipalisme libertaire de Murray Bookchin. Notamment lorsqu’il évoque le gouvernement participatif doté de pouvoir, à l’échelle locale.

Toutefois, dans ses écrits E.O. Wright ne semble pas entériner l’idée de la disparition des structures ou institutions de type étatique. Alors que M. Bookchin envisage leur remplacement par un fédéralisme de municipalités, E.O. Wright propose de soumettre le pouvoir étatique au pouvoir social.

Décentralisation de la décision politique

La décentralisation de la décision politique constitue un premier moyen d’atteindre cet objectif. L’idée repose sur le constat que de nombreuses décisions peuvent être prises plus efficacement quand le pouvoir de décider est donné aux gens qui sont les plus proches des problèmes considérés.

Le gouvernement participatif doté de pouvoirs en représente la réalisation la plus accomplie. Dans ce modèle ce sont des associations de quartiers, de riverains, de village… qui décident des travaux, des aménagements ou de toutes autres actions d’intérêt général, à l’échelle locale. Elles en surveillent aussi l’exécution.

C’est ce modèle de gouvernance qui est tout-à-fait proche du municipalisme de M. Bookchin. Si ce n’est que E.O. Wright n’envisage pas, contrairement à ce dernier, la disparition de l’État ou des collectivités locales. Ces institutions interviennent en fournissant aux associations les moyens économiques, humains, matériels et légaux de fonctionner et de concrétiser les actions qui sont décidées.

Démocratisation de l’État

Mais l’État s’engage aussi dans des actions dont la portée dépasse l’échelle locale. Il fournit des services (santé, éducation, sécurité…) et prend en charge la construction et la gestion d’infrastructures (transport, énergie…) de portée nationale. A cette échelle aussi, le pouvoir social doit l’emporter pour répondre à l’exigence de démocratie.

Actuellement la gestion du bien et de l’intérêt public est confiée à des élus et à des fonctionnaires. Ces deux catégories d’acteurs sont très peu subordonnées au pouvoir social. Il en résulte que les prises de décisions sont peu transparentes, que les citoyens n’y sont presque pas associés et que les décideurs rendent rarement des comptes et sont difficilement révocables.

Dans une démocratie radicale, on pourrait imaginer que les interventions de l’État soient directement impulsées par des assemblées citoyennes. On pourrait parler de « socialisation de l’appareil d’État » au même titre que l’on parle, dans la sphère économique, de « socialisation des moyens de production ».

L’ensemble des acteurs qui ont un intérêt en jeu parce que leurs vies sont affectées par la manière dont les moyens de l’État sont utilisés, décident collectivement des objectifs et de l’usage de ces moyens. Ainsi que ce soit pour la police, l’enseignement, la santé, l’énergie, les impôts, la justice…, les décisions concernant leur bonne marche émaneraient d’assemblées constituées de représentants d’usagers, de fonctionnaires, de professionnels du secteur concerné (médecins, avocats,…) et d’associations spécialisées (sur la défense des droits de l’Homme, la protection de la nature…).

Si c’est un système de gouvernement par les partis qui est maintenu alors il faut s’assurer que les représentants qui exercent le pouvoir étatique, assument leurs fonctions de manière transparente, qu’ils rendent des comptes et qu’ils soient révocables à tous moments.

Démocratisation de l’économie

Mais une démocratisation de nos sociétés passe aussi et inévitablement par une démocratisation de l’économie. Cela signifie que les activités économiques doivent être soumises au pouvoir social.

La socialisation des moyens de production constituerait une démocratisation radicale de l’économie. Toutes les parties prenantes (consommateurs, travailleurs, riverains des entreprises, associations de protection de l’environnement…) décideraient ensemble de ce qu’il convient de produire et de la manière de le produire.

Il existe aussi des manières moins radicales de progresser vers un supplément de démocratie, dans l’économie. Dans la régulation sociale-démocrate, le pouvoir social s’exerce sur l’État, puis à travers lui sur les entreprises (lois de protection des travailleurs, réglementations sur les produits ou sur les rejets dans la nature…).

Dans la démocratie associative, les associations de citoyens (de protection de l’environnement, de consommateurs, syndicats de travailleurs…) participent à l’orientation des activités économiques en concertation avec les représentants de l’État et des entreprises.

Dans le capitalisme social, les associations réussissent à exercer leur pouvoir directement sur les entreprises. Le cas exemplaire est celui d’un syndicat de travailleur qui réussit à obtenir une augmentation des salaires.

Enfin, l’économie coopérativiste et l’économie sociale représentent deux figures dans lesquelles les activités économiques sont directement soumises au pouvoir social. Dans les coopératives, les travailleurs gèrent leur outil de production, selon le principe démocratique une personne-une voix.

Quant à l’économie sociale, elle suppose que la production de biens ou de services est organisée par une collectivité afin de satisfaire directement ses besoins, sans que celle-ci soit soumise à la nécessité de générer du profit (crèche parentale, Wikipédia,…).

Solidarité, égalité, Démocratie

La démocratisation de la société passe par le renforcement du pouvoir social dans les sphères économiques et politiques. Ce mouvement nécessite comme préalable le regroupement des individus en associations qui respectent un certain nombre de principes. Après tout, rien ne garantit qu’une association se constitue pour la poursuite d’objectifs démocratiques.

Les trois principes qui devraient, selon E.O. Wright, servir de boussole à l’action du pouvoir social sont la solidarité, l’égalité et la démocratie.

La notion d’association exprime l’idée que les gens devraient coopérer. Celle de solidarité signifie que les individus ne coopèrent pas seulement parce qu’ils en retirent un intérêt personnel mais aussi par souci du bien-être d’autrui. La solidarité ne saurait donc pas être réduite à une simple visée instrumentale ou utilitariste. Elle est ancrée dans une combinaison d’obligations ou de préoccupations morales pour les autres.

L’exemple qui vient le plus naturellement à l’esprit quand on évoque la solidarité est celui de la solidarité familiale. Dans le contexte de la famille, les gens s’attendent souvent à ce que la coopération soit ancrée dans les sentiments d’affection et de préoccupation mutuelle.

La solidarité tient une place importante dans la réalisation d’une vie épanouissante. Quand elle est relativement forte au sein d’une communauté, les gens se sentent moins vulnérables. De plus, les gens sentent souvent qu’ils donnent un sens fort à leur vie en agissant de manière solidaire. Mais, E.O. Wright nous avertit aussi sur la nécessité d’être vigilants. Le principe de solidarité, mal compris, peut servir à imposer la conformité ou la soumission à l’intérieur des communautés ou des associations. S’il n’est pas contrebalancé par les principes d’égalité et de démocratie, il peut engendrer, en son nom, des rapports d’oppression ou d’exploitation.

La notion de démocratie doit donc servir de fil conducteur fort lors de l’élaboration des modalités d’organisation. Chacun des individus qui adhèrent à une association doit être en mesure de participer significativement aux décisions qui sont prises collectivement et qui l’engagent, à titre de participant à l’action collective.

Le principe démocratique est intrinsèquement lié à la notion d’égalité. En effet, il implique que tous les individus bénéficient d’un accès égal aux instances de pouvoir décisionnel.

Démocratie, égalité, solidarité s’équilibrent, se pondèrent et se renforcent donc mutuellement.

La solidarité constitue un sous-bassement nécessaire pour la mise en œuvre du principe égalitaire. Car l’égalité entre les participants est plus facilement respectée quand chacun se sent concerné par le bien-être d’autrui. Par ailleurs, le sentiment solidaire est aussi un ingrédient indispensable dans le processus de délibération démocratique. Cette dernière ne peut prendre toute son ampleur que si les participants sont soucieux du bien commun et de la recherche d’un consensus qui soit le plus large possible.

Préservation de l’autonomie

Il est un autre danger qui menace toutes les associations. Ce danger, comme l’écrit Simone Weil (Impressions d’Allemagne, 1932), c’est qu’elles « voient le but suprême dans leur propre développement » et non dans les services ou les actions qu’elles doivent rendre à la communauté des individus qui les constituent.

Ce risque se concrétise quand, par exemple, des travailleurs syndiqués décident de s’engager dans une grève et que la structure centrale de leur syndicat ne soutient pas leur mouvement, par crainte de perdre sa position d’interlocuteur privilégié du gouvernement. La situation est identique quand les représentants d’un parti font fi du projet politique porté par les militants, pour s’engager dans des alliances et des calculs électoraux dont l’objectif est avant de capter des mandats. Ce type de risque est d’autant plus prégnant que les représentants désignés se professionnalisent et usent de leur position au sein de l’association, à des fins carriéristes.

Pour en savoir plus, voir notre article sur C. Castoriadis et la notion d’autonomie

Pour cette raison, il est impératif que les membres constitutifs de l’association préservent ce que Cornélius Castoriadis appelle le principe d’autonomie. C’est-à-dire la capacité d’édicter eux-mêmes à tout moment les règles de fonctionnement collectif.

E.O. Wright précise lui-aussi que les formes prises par l’association ne sont durables que dans la mesure où elles sont constamment reconduites. Il faut que les participants aient la possibilité de changer les règles, mais aussi leurs représentants, dès qu’ils ne leur conviennent plus.

© Gilles Sarter

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Couverture livre Erik Olin Wright et le pouvoir social

2 commentaires

HETAULT Roland

Les articles que vous publiez sont toujours extrêmement intéressants et roboratifs. Ils permettent à la fois de faire l’analyse critique du temps présent, à la fois d’envisager un avenir plus radieux.

A ce propos, dans la droite ligne de celui-ci, auriez-vous quelque chose qui nous permettrait d’entrevoir, comment on peut concrètement passer de la situation actuelle (totalement anti-démocratique) à une situation future souhaitable (plus démocratique), sachant bien évidemment que les pouvoirs en place ne se laisseront pas faire?

Merci par avance pour votre réponse.

Très cordialement,

Roland HETAULT
Alghero-Sardaigne

secession

Merci beaucoup pour votre commentaire. Comment faire? Oui c’est une question récurrente. Faire feu de tous bois, multiplier partout les actions en faveur du pouvoir social: associations locales, dans les partis politiques, dans les entreprises, dans les syndicats. Au niveau politique faire pression sur les élus, lutter pour préserver le « déjà-là » des expériences de pouvoir social existantes (retour à la conception originelle de la sécu). Faire de l’éducation populaire, lutter sur les idées… Et vous qu’en pensez-vous?

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