Sintomer

Abstention j’écris ton nom

Abstention j’écris ton nom

Abstention et crise de la représentation

C’est un fait, le régime politique du gouvernement représentatif n’a jamais été aussi répandu sur la planète. Mais cela ne l’empêche pas de connaître une crise de légitimité qui se concrétise par des taux d’abstention massifs lors des élections.

Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique, La Découverte, 2011

Avec les scrutins régionaux et départementaux de 2021, l’abstention a atteint un niveau historique en France. Au cours de ces élections, deux tiers des électeurs inscrits se sont abstenus ou ont voté blanc. Plutôt que d’avancer d’improbables explications conjoncturelles (l’« effet covid-19 »), il vaut mieux revenir sur les causes structurelles d’une crise de la représentation qui n’en finit pas.

« Gouvernance » néolibérale

Depuis le milieu des années 1970, les politiques néolibérales ont propulsé le capitalisme vers un nouveau régime d’accumulation qui fait la part belle au capital financier. Ces politiques ont eu des conséquences désastreuses : accroissement des inégalités et de la précarité des travailleurs; gonflement de la bulle financière qui a éclaté une première fois en 2008-2009, déclenchant une crise économique majeure ; dérèglements écologiques et climatiques avancés qui mettent en péril les conditions de vie sur Terre.

Ces politiques néolibérales sont conduites sous le masque d’une « gouvernance » éclairée et raisonnable, qui reposerait sur un consensus d’experts économiques et scientifiques. Or ce masque s’effrite depuis qu’une large frange de la population comprend que cette « gouvernance » n’est dépolitisée qu’en apparence. Les décisions et orientations choisies résultent bien de politiques néolibérales élaborées pour profiter au grand capital. Dès lors, l’abstention est alimentée par le constat de la continuité de cette politique, quel que soit le parti accédant au pouvoir, depuis une quarantaine d’années.

Décrochage politique des classes populaires

Alors que les inégalités sociales s’accroissent, l’identité des classes populaires semble s’effacer. Cet effacement a été favorisé par la restructuration des processus productifs, par la mise en question des modèles pyramidaux et autoritaires des organisations politiques et syndicales et par l’impuissance de leurs responsables à défendre les intérêts matériels de la classe des travailleurs. Cette classe a fini par déserter ces organisations qui avaient joué un rôle central dans la construction de son identité.

Depuis quelques décennies, les politiciens avaient donc fait leur deuil des classes populaires. Ils pensaient que les élections se jouaient sur les classes moyennes, plus enclines à aller voter. Quand la reconquête de l’électorat populaire est revenue à l’ordre du jour, plutôt que de travailler à améliorer sa reconnaissance sociale et ses conditions matérielles d’existence, une partie des dirigeants politiques a choisi de jouer sur des thèmes de substitution, comme le conservatisme, l’idéologie sécuritaire, le nationalisme, l’identitarisme. Jusqu’à présent et bien qu’ils deviennent hégémoniques dans les grands médias de masse, ces thèmes n’ont pas convaincu les classes les moins favorisées (et encore moins les jeunes) de retourner aux urnes.

Effondrement de la prétention à l’expertise

Jusqu’aux Trente Glorieuses, l’État français était résolument scientiste. Le monopole de la décision publique par la classe politique et les experts était justifié par l’auto-proclamation de leur « compétence » technique et administrative.

Cet argument n’est plus recevable à l’heure où le développement de l’économie capitaliste et l’usage des technologies qui lui sont adossées ont créé des bouleversements écologiques et climatiques irréversibles. A ce titre, la crise provoquée par le covid-19 a démontré de manière éclatante que les choix gouvernementaux n’ont pas été opérés en fonction d’objectifs uniquement sanitaires, mais aussi selon des considérations opportunistes et politiques (sur ce sujet voir Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie).

La prise de conscience de l’usage des sciences et des techniques, selon des orientations qui sont idéologiques (donc discutables) et non pas neutres, réduit à néant la prétention à gouverner au titre d’une compétence ou d’une expertise. Pour cette raison, le fondement du gouvernement représentatif qui est le postulat du gouvernement par les plus « compétents » se retrouve affaibli.

Obstacle idéologique

La crise de la légitimité du système électoral a aussi des causes idéologiques. La mobilisation des électeurs ne repose pas seulement sur des logiques utilitaristes et la défense d’intérêts. Elle dépend aussi de la promotion de valeurs et d’idéaux qui engagent à croire dans la possibilité d’un monde meilleur et qui permettent de cristalliser des identités collectives.

Ces idéaux politiques et ces utopies réalisables, capables d’agréger les électeurs autour d’une opinion majoritaire, semblent faire défaut. Même s’ils existent, comme le désir de justice sociale, il semble leur manquer de trouver une concrétisation partisane ou électorale durable.

Causes internes au système politique

La classe politique apparaît comme étant de plus en plus marquée par des pratiques, un mode de vie et un fonctionnement social qui lui est propre. Pierre Bourdieu avance qu’elle s’est constituée en un champ social presque autonome et coupé du reste de la société. Les femmes et les hommes politiques agiraient, au sein de ce champ, en étant orientés par des habitus et des stratégies de captation et de reproduction du pouvoir qui leur sont particuliers, au regard de l’ensemble des gens.

La longévité des responsables politiques, leurs candidatures répétées à des positions électorales, le cumul des mandats, la quasi-absence des minorités visibles, la sous-représentation des travailleurs et des femmes et à l’inverse la sur-représentation des hommes de plus de cinquante ans sont perçus par les électeurs comme autant de carences fortes du mode de gouvernement représentatif.

Par ailleurs, le régime présidentialiste français avec son exécutif presque omnipotent discrédite l’idée même d’un débat démocratique. Quant à la couverture médiatique qui favorise la recherche de l’événement, elle rend difficile l’organisation de débats de fond nécessaires pour régler les problèmes structurels.

Finalement, Yves Sintomer constate que le système politique semble tourner à vide. Il apparaît comme étant mû seulement par des querelles de pouvoir et des ambitions personnelles qui sont servies par des appareils partisans.

Tendance participative

Au cours des dernières décennies, le manque d’imagination institutionnelle face à l’abstention croissante a été éclatant. Les règles du jeu politique n’ont connu aucune modification notable. Des innovations démocratiques, notamment les pratiques participatives, ont vu le jour, mais seulement au sein de mouvements sociaux et à l’écart des institutions de la République.

Ce constat dément la vision pessimiste, propagée par une partie de la classe politique et par les grands médias, d’une crise de la représentation découlant de la montée de l’individualisme, du repli sur soi et la recherche d’intérêts strictement personnels, notamment chez les jeunes.

Cette revendication en faveur de la démocratie participative ne repose pas seulement sur la critique de la propension des représentants à déposséder les représentés du pouvoir qu’ils leur ont confié. Elle implique des idéaux qui lui sont propres : les citoyens sont capables de se gouverner eux-mêmes et l’autonomie collective doit être maximisée.

Cette revendication a sa propre histoire qui est différente de celle du gouvernement représentatif. Elle possède des moments fondateurs plus ou moins mythiques (les Révolutions françaises, la Commune, la Résistance, les Conseils ouvriers et communaux…), ses théories et ses imaginaires socialistes et anarchistes, ses théoriciens et ses acteurs, ses questionnements et ses contradictions intrinsèques.

Gilles Sarter

Couverture livre Erik Olin Wright et le pouvoir social

Publié par secession dans pouvoir social, Tous les articles, 2 commentaires