sociologie d'Emile Durkheim, solidarité et sociétés modernes

La solidarité dans les sociétés modernes

L’œuvre de Durkheim s'organise autour du thème de la relation entre les individus et la collectivité. Une de ses questions centrales concerne la possibilité de solidarité au sein des sociétés modernes.

Émile Durkheim (1854-1917) est considéré comme ayant fondé la tradition sociologique française, en l'introduisant à l'Université. Il a créé une revue, "L'Année sociologique" qui existe encore.Au 19ème siècle, en Europe, les populations rurales viennent grossir les villes pour y travailler dans l'industrie. Jusqu'alors, les paysans vivaient au sein de villages où l'ordre était fondé sur la tradition. Dans les faubourgs surpeuplés, ils deviennent des étrangers. Ils sont coupés des liens sociaux qui les rattachaient à leurs communautés originelles. Émile Durkheim, en témoin de son époque, s'interroge sur les risques inhérents à cette évolution.

La solidarité concerne une valeur aux connotations positives (entente, coopération, cohésion, fraternité). Pour le sociologue, c'est avant tout le ciment des sociétés. Il dresse une comparaison entre ses modalités d'expression au sein des sociétés archaïques et modernes. Au terme de son analyse, il pointe les mécanismes de la désolidarisation, dans le contexte de la modernité.

Sociétés archaïques : "solidarité mécanique"

Selon Durkheim, les sociétés archaïques précèdent les sociétés modernes. Elles prennent la forme de communautés de petite dimension, relativement isolées et auto-suffisantes. Les villages de chasseurs-cueilleurs ou les campements d'éleveurs nomades en constituent des modèles.

La division du travail social est faible. Elle ne concerne généralement que la répartition des tâches entre genres ou classes d'âge.

Il en résulte que les personnes se substituent facilement les unes aux autres, dans l'exécution des activités routinières. Par exemple, dans une communauté pastorale, tous les hommes maîtrisent la conduite du bétail. Toutes les femmes détiennent les savoir-faire nécessaires pour transformer le lait et tisser la laine.

Dans ces sociétés, les comportements sont régis par des traditions et des sentiments communs rassemblés en une "conscience collective".

Les impératifs et les interdits véhiculés, par la conscience collective, sont gravés dans tous les esprits. Tout le monde les connaît et sent qu’ils sont fondés.

Ces règles agissent sur les gens comme une puissance supérieure. Elle les pousse à agir spontanément dans une même direction. A ce titre, la religion joue souvent un rôle intégrateur fort : "sa force ne provient pas d'un vague sentiment d'un au-delà plus ou moins mystérieux mais de la forte et minutieuse discipline à laquelle elle soumet la conduite et la pensée."

Une forte conscience collective alliée à une faible division du travail social créent une "solidarité mécanique" qui rattache directement les personnes à leur communauté.

Sociétés modernes : "solidarité organique"

L'individu aux aspirations personnelles n'existe pas quand la conscience collective l'emporte sur les consciences individuelles. Mais, il naît lorsque les conditions sociales le permettent, c'est-à-dire avec la modernité.

L'un des grands mérites de Durkheim est d'avoir identifié la modernité à la division du travail social.

En effet, dans les sociétés modernes, la différenciation des rôles et des fonctions touchent tous les secteurs de la vie sociale: éducation, administration, économie, arts, sciences, loisirs. A titre d'exemple, la prise en charge des enfants n'y incombe pas seulement à la famille. Elle implique aussi des puéricultrices, pédiatres, assistantes maternelles, instituteurs, assistantes sociales, baby-sitters, éducateurs spécialisés, animatrices d'activités de loisirs, etc.

Cette différenciation des tâches entraîne le développement de compétences spécifiques. L'interchangeabilité des personnes devient difficile. Avec le temps, les gens finissent par se sentir différents les uns des autres.

Une idéologie individualiste se développe qui donne plus de latitudes aux préférences et aux choix personnels.

Dès lors que la conscience collective ne recouvre plus les consciences individuelles, ses impératifs ne s'exercent plus. Alors comment la cohésion est-elle entretenue ? C'est justement parce que les individus sont différents que la solidarité sociale se réalise. En effet, chacun dépend des autres dans l'exercice de ses activités et pour sa survie.

Durkheim nomme "solidarité organique" cette nouvelle forme de cohésion, par analogie avec les organes d'un être vivant qui remplissent chacun une fonction propre et ne se ressemblent pas.

"Pathologies" de la solidarité dans les sociétés modernes

La division du travail social génère une solidarité organique entre les individus. Mais quand la recherche de la maximisation du profit pousse cette division trop loin, les liens se délitent. Ce phénomène est observable lorsque les activités industrielles et commerciales occupent le premier rang dans une société.

En effet, pour que le sentiment de faire partie d'un tout dont il dépend soit efficace chez l'individu, il faut qu'il soit continu. Quand les occupations quotidiennes tendent à trop les spécialiser, les gens perdent l'idée de participer à une œuvre commune. Finalement, le sentiment d'être isolé l'emporte sur celui d'être interdépendant.

Plus encore, le sentiment d'isolement, voire de concurrence, s'exacerbe quand la vulnérabilité augmente. Notamment quand manquent les protections appropriées contre les aléas économiques.

Par ailleurs, Durkheim rappelle qu'une spécialisation trop élevée confine l'individu à des tâches limitées et répétitives. Or ce confinement entre en contradiction avec l'idéal de perfectionnement personnel qui prévaut dans l'idéologie individualiste. Le culte de l'individu prescrit aussi que chacun soit destiné à la fonction qu'il peut remplir le mieux. Mais, l'attribution des tâches correspond généralement à l'origine sociale ou géographique et à la fortune des individus. Leurs vocations sont plus rarement prises en considération.

C'est ainsi que la division du travail devenant coercitive, elle génère de la frustration et des conflits sociaux.

Enfin, pour engendrer de la solidarité, il faut que les salaires soient déterminés par l'utilité effective des services rendus. Leur valeur sociale doit primer sur tout autre critère. Seule cette condition rend acceptable les inégalités inhérentes à la différenciation du travail, sans générer un sentiment d'injustice.

"Si une classe de la société est obligée, pour vivre, de faire accepter à un prix quelconque ses services, alors qu'une autre peut s'en passer grâce aux ressources dont elle dispose et qui toutefois ne sont pas nécessairement dues à une supériorité sociale, la deuxième impose injustement sa loi à la première."

Les sociétés modernes se stabilisent par la justice

Durkheim souligne que la complexification de la division du travail et l'augmentation des inégalités érodent la solidarité. Dès lors, il en conclut que la restauration de la cohésion nécessite la construction d'une conscience collective minimale. Elle respectera le principe des différences individuelles et sera fondée sur les valeurs d'équité et de justice.

Dans les sociétés archaïques, la famille, la religion, la communauté inculquaient les règles auxquelles les gens devaient se soumettre. Au sein des sociétés modernes, ces entités ne sont plus en mesure de jouer ce rôle.

C'est donc à l’État qu'il incombe de mener une politique de renforcement de l'équité et de la justice.

L'éducation et les corps sociaux intermédiaires entre L’État et les individus (associations, corporations, syndicats) œuvreront pour qu'un minimum de conscience collective soit intériorisé par les personnes.

"L'idéal des sociétés inférieures était de créer une vie commune aussi intense que possible où l'individu vînt s'absorber. Le nôtre est de mettre toujours plus d'équité dans nos rapports sociaux, afin d'assurer le libre déploiement de toutes les forces socialement utiles."

© Gilles Sarter

3 commentaires

gerard champion

Il est facile de voir, dans ce texte, là où la sociologie est engluée dans un paradoxe.
Il y a un apriori qui entraîne les sociologues à hue et une découverte qui l’entraine à dia.
L’apriori, c’est : le savoir doit contribuer au bonheur, et donc à l’action en vue de ce bonheur.
La découverte est que les hommes que l’on étudie sont divers et comme la vie elle-même, partent dans toutes les directions sans qu’il soit possible de trouver un sens, une direction, des valeurs universelles.
Parler de sociétés inférieures ou archaïques revient à vouloir établir une progression logique qui conduit l’espèce vers sa perfection. C’est l’espoir de Kant ….
Kant voit bien la différence entre savoir et désir. Ce qu’il ne voit pas, c’est que la société en voie de désintégration du fait de la souffrance et de l’espoir qui s’effondre, est due à une histoire qui n’est pas dirigée par un principe du meilleur monde possible.
Durkheim voit mieux l’histoire qui va de la vie solidaire (à la manière des « bons troglodytes des Lettres persanes) à la vie actuelle complètement explosée. Mais il maintient l’idée d’une sorte de Providence, de mouvement structurel avec un bien et un mal : les sociétés sont inférieures ou supérieures.
Il se propose d’aider à l’accouchement de « l’humanité » dans notre vie « moderne ». Il faut à la fois être détaché de ce que les autres sont de telle sorte que « je » sois moi-même, à partir de moi-même et à la fois aimant et fraternel. Liberté, égalité, fraternité : les principes qui doivent guider le législateur afin d’accomplir l’humanité au forceps (politique coloniale de la 3ème république et rôle de la France dans ce messianisme planétaire)

Durkheim pensait que pour comprendre les structures sociales ou les phénomènes sociaux (solidarité, religion), il fallait remonter à l’élémentaire. Ce qu’il appelle formes « primitives » « inférieures » « archaïques » renvoient à l’idée d’élémentaire. L’élémentaire est ce à partir de quoi il veut essayer de penser le complexe. Il utilise aussi à cet effet les métaphores « mécanique » et « organique ». Durkheim pense que les sociétés modernes sont plus complexes que les sociétés « archaïques », la solidarité organique plus complexe que la solidarité mécanique. Cette conception est peut-être discutable. En tout cas je ne vois pas qu’il recourt à la notion de « Providence » ou à l’opposition « bien/mal ».

Gérard Champion

À sécession
L’idée d’éléments, d’élémentaire, d’archaïque, d’inférieur…… signifie que les sociétés sont analysables en parties qui au cours du temps se sont groupés et ont formés des unités plus complexes. Cette manière de comprendre les formes de vie humaine est probablement fausse et conduit les sociétés complexes à se considérer comme « évoluées », « supérieures » …..ou plutôt à conforter cette idée, même si le « savant » s’appuie sur des preuves irréfutables, semblables à celles de Newton.
Ceci n’est certainement pas un hasard. Il est difficile à un homme de ne pas se considérer comme « plus évolué » qu’un chimpanzé, qu’une huitre, qu’un brin de mousse. Idem, lorsque je lis : le principe de justice, je pense que c’est une bonne chose, non pas pour nous et de façon contingente, mais en soi, en tant que valeur portée par l’humanité, par les sociétés évoluées, par certaines sociétés évoluées, par nous.

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