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L’efficacité symbolique

Les symboles jouent un rôle fondamental dans les relations de l’être humain à son environnement et à son prochain. A travers l’exemple de la cure chamanique, nous introduisons une série d’articles consacrés à l’efficacité symbolique.

Une quête mythique pour maîtriser un accouchement

Claude Lévi-Strauss définit l’ethnologie, dans un entretien télévisé.Dans un article, intitulé L’efficacité symbolique (1949), l’anthropologue Lévi-Strauss relate comment un chamane maîtrise un accouchement difficile, au moyen de longues incantations.

Chez les Cuna, amérindiens du Panama, l’intervention du chamane dans les accouchements est rare. Elle n’a lieu qu’à la demande de la sage-femme lorsqu’elle échoue à mener celui-ci à son terme. Les accouchements difficiles sont, en effet, expliqués par un mythe local.

Muu qui est le purba,  l’« âme-puissance », responsable de la formation du fœtus agit de manière dévoyée. Il  s’empare des purba des autres organes de la mère, ce qui compromet la naissance.

La longue incantation que le chamane oppose à cette situation relate une quête. Celle qu’il entreprend pour délivrer les purba retenus par Muu. Cette quête comprend maintes péripéties : franchissements d’obstacles, victoires sur des animaux féroces et combat final contre Muu. Pour surmonter ces différentes épreuves, le chamane est secondé par des esprits protecteurs, figurés par des images en bois.

Tout au long de l’incantation, le chamane demeure accroupi, sous le hamac de la femme en couches. Il ne la touche pas. Il ne lui administre pas de remèdes. En revanche, son chant met explicitement en cause l’état pathologique et son siège.

L’utérus constitue, en effet, le théâtre de la quête. Le chamane et ses alliés s’y introduisent pour libérer l’enfant à naître.

La partie de l’incantation qui concerne le combat final contre Muu est restreinte. A l’inverse, la peinture des différents protagonistes et de l’univers intra-utérin est très détaillée.

La technique incantatoire

La technique incantatoire adopte une tournure obsédante. Le chant oscille rapidement entre les descriptions de l’état physique de la malade et les éléments mythiques de la quête. D’une part, des images de la femme gisante, de ses gémissements, de ses spasmes, de sa vulve dilatée, des écoulements de sang… D’autre part, les invocations et les descriptions des activités de Muu, des équipements magiques des esprits secourables, des lieux mythiques qu’ils traversent…

Les douleurs sont personnifiées sous la forme d’animaux féroces.

La partie du chant qui suit la défaite de Muu concerne la libération de l’enfant. Le chamane mobilise tous ses alliés. Il convoque même des nouveaux renforts, les « ouvreurs de route », animaux fouisseurs tels que le tatou. Tous agissent pour élargir la voie et aider à la descente du bébé.

L’efficacité symbolique, donner du sens…

Pour Lévi-Strauss, le succès de l’intervention du chamane est conditionné par sa maîtrise de la technique incantatoire. La femme en couches doit recevoir le mythe, de manière à ce que celui-ci s’amalgame aussitôt, avec l’expérience qu’elle est en train de vivre.

Dans l’esprit de la future mère, la distinction doit s’abolir entre les éléments mythiques et ses sensations ou ses émotions.

Si l’homme de l’art parvient à ce résultat, alors il réalise un passage « de la réalité la plus banale au mythe ». Dès lors que la malade vivra le mythe, l’accouchement sera déclenché.

La cure chamanique consisterait à rendre pensable et acceptable, pour l’esprit de la parturiente, une situation a priori arbitraire et intolérable. Avec l’aide du chamane, la malade établit une relation entre symboles (actions d’animaux et d’esprits maléfiques ou bénéfiques…) et choses symbolisées (douleurs, spasmes, travail de délivrance…).

Pour l’anthropologue, c’est ce passage de l’expérience corporelle et affective, à une forme ordonnée et intelligible qui provoque le déblocage physiologique.

L’efficacité symbolique correspondrait à cette propriété inductrice de la pensée, sur le processus organique.

Cette propriété, précise Lévi-Strauss, est conditionnée par l’existence d’une homologie de forme entre les structures spirituelles et corporelles. Ici, il y a une correspondance entre la façon dont le mythe est structuré et les réalités objectives de l’accouchement contrarié.

… ou maîtriser la situation

Dans un article intitulé De l’efficacité symbolique (2004), David Le Breton reproche à l’analyse de Lévi-Strauss d’être dualiste. Elle emprunterait trop au modèle de la pensée occidentale, qui sépare entre corps et âme, entre psychologique et organique.

A lire, l’analyse que Durkheim donne de ces sociétés, dans l’article La solidarité dans les sociétés modernes.Dans le type de société traditionnelle à laquelle la parturiente appartient, une telle scission n’est pas opérée. De plus, le collectif y prime sur l’individu. Et le corps y est considéré comme éminemment solidaire de l’environnement physique, humain et invisible.

Ainsi, la chair qui matérialise la personne ne la coupe pas mais la relie au collectif.

Le système de croyances qui donne une forme et un sens à cet univers est toujours d’ordre mythico-magique. C’est d’ailleurs ce qu’explique Lévi-Strauss quand il écrit que :

« La route de Muu’ et le séjour de Muu ne sont pas, pour la pensée indigène, un itinéraire et un séjour mythique, mais représentent littéralement le vagin et l’utérus de la femme enceinte ».

Ceci veut dire que même en dehors des épisodes pathologiques, le corps est conçu et même vécu comme un monde qui a ces lieux mythiques, qui est peuplé ou soumis à l’emprise d’êtres surnaturels…

« Les mêmes matériaux en quelque sorte sont présents dans le chant du mythe et dans la chair de la femme », écrit David Le Breton.

Au final, ce ne serait donc pas l’expression verbale, le fait de mettre du sens sur une expérience, qui provoquerait le déblocage physiologique. Car le sens a toujours été présent. La chair a toujours fait l’objet d’une symbolisation par le groupe.

L’intervention du chamane correspondrait donc plutôt à une reprise de contrôle.

Le chamane prend en main une situation dangereuse pour la malade. La remise en ordre des choses s’effectue grâce à une symbolisation active, à laquelle la malade adhère.

Ouverture

Dans des articles à venir, nous appliquerons  ces différents éléments de réflexion, à des situations ou des contextes sociaux variés. Par exemple, nous pourrons aborder les traditions spirituelles orientales ou encore, nos sociétés modernes, avec leurs mythes de l’individu et du dualisme corps-esprit.

© Gilles Sarter