De la rivière à la liberté

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De la rivière à la liberté

En 1938, Cyril Lionel Robert James, théoricien et militant politique, originaire de Trinidad, publie un livre intitulé « Les Jacobins noir ».

Les « Jacobins noirs » furent les actrices et les acteurs d’une des plus grandes batailles de l’histoire pour la liberté.

En 1789, les deux tiers du commerce extérieur de la France se font avec sa colonie antillaise de Saint-Domingue. L’économie de plantation y repose sur le labeur de près d’un demi-million d’esclaves. Au mois d'août 1791, après deux ans de Révolution française, les esclaves de Saint-Domingue entrent en révolte. Leur lutte va durer plus de douze ans. Ils vont mettre en déroute, tour à tour, les esclavagistes blancs locaux et les soldats de la monarchie française, une invasion espagnole, une expédition britannique puis les troupes napoléoniennes. En 1804, l'État indépendant d'Haïti est finalement installé.

Selon Cyril James, la guerre révolutionnaire des esclaves de Saint-Domingue peut être qualifiée de guerre raciale au sens où elle opposa noirs et mulâtres aux blancs. Cependant, il précise qu’elle doit être avant tout comprise comme une lutte des classes qui a été renforcée par une division raciale. Et il ajoute que la racialisation extrême du conflit ne résidait pas « dans la couleur différente des combattants », mais avant tout « dans l’avidité de la bourgeoisie », l'étiquette « noir » contribuant à asseoir les intérêts économiques des planteurs esclavagistes.

En effet, à Saint-Domingue, les plantations sucrières étaient de véritables entreprises modernes esclavagistes, produisant pour l’exportation et réalisant de juteux profits. Cyril James y voit les prototypes des usines capitalistes des 19è et 20è siècles. Pour lui, les esclaves qui y vivaient et y travaillaient par groupes de plusieurs centaines « se rapprochaient par là du prolétariat moderne plus que toutes les autres catégories d’ouvriers de cette époque. »

Finalement l’analyse matérialiste développée par Cyril James propose une imbrication conceptuelle claire : le capitalisme est le processus global qui est lié au colonialisme ; le colonialisme est lui-même lié à l’oppression raciste qui est à la fois l’assignement des gens à une catégorie inférieure et la détermination, sur cette base de leur statut social et humain en général.

La guerre révolutionnaire victorieuse des Jacobins noirs est la première lutte a avoir infligé une blessure mortelle au système mondial du capitalisme racial. A ce titre, elle préfigure les luttes des classes, les révolutions ouvrières et anti-coloniales qui du 19è s. jusqu’à nos jours forment autant de combats pour la liberté, conçue comme abolition de rapports sociaux d’exploitation et de domination.

Dans le système capitaliste, le racisme est une composante essentielle des phénomènes de dépossession des terres et d’exploitation de la force de travail des personnes racisées. Ou autrement dit, ce qui assure la perpétuation du racisme au sein des sociétés capitalistes, c’est l’accumulation qu’il permet de génèrer.

Cedric Robinson a forgé la notion de «capitalisme racial», pour théoriser ce lien entre racisme et exploitation capitaliste. Or c’est dans les colonies que ce système a émergé de la plus violente des façons, impliquant souvent l’esclavage et le génocide contre les peuples assujettis.

L’expression « colonialisme de peuplement », dont l’usage est devenu courant de nos jours, est née dans le contexte des luttes décoloniales, autour des années 1960-1970. Le sociologue Max Ajl rappelle que cette formule a participé à la construction d’un langage commun et d’une grille d’analyse qui devaient aider à forger des solidarités, entre les nombreux mouvements de lutte pour la libération du colonialisme européen en Asie et en Afrique et pour la libération des peuples colonisés, au sein des formations coloniales de peuplement plus anciennes, des Amériques, des Antilles et d’ailleurs, en Palestine notamment. La formule était liée aux aspirations à l'indépendance nationale, entraînant parfois l’expulsion des colons. Elle était également liée à la volonté des colonisés d’instaurer un régime de souveraineté politique mondial et une égalité de droit au sein d’un nouveau système mondial.

L’expression « colonialisme de peuplement » fait référence à l’invasion d’une terre, à la dépossession, à l’exploitation ou à l’élimination des peuples autochtones, par des colons qui sont supportés par un centre capitaliste impérial. Dans cette vision, le colonialisme de peuplement est indisssociable de l’expansion et de la prédation du capitalisme racial.

Que ce soit à Saint-Domingue, dans les Antilles en général, aux Etats-Unis, en Australie, en Algérie, en Afrique du Sud ou en Palestine, les colonisateurs européens n’ont pas massacrés et dépossédés les peuples autochtones, importés de la main d’oeuvre servile et édictés des lois racistes pour imposer la suprémacie « blanche ». Ils l’ont fait parce que les territoires qu’ils voulaient s’approprier recélaient des terres arables ou des pâturages, des réserves en ressources minières et pétrolières ou tout simplement parce qu’ils constituaient de nouveaux espaces à bâtir et à industrialiser.

Dans ces différents contextes géographiques, les colonisateurs ont traité les populations autochtones et continuent de les traiter par le travail forcé, le génocide et le nettoyage ethnique parce que les objectifs des groupes d’intérêt capitalistes sont l'accumulation et l'accès inégal aux fruits du travail social et naturel.

Dans les colonies de peuplement, tout comme dans les pays du noyau dur capitaliste mais avec une intensité décuplée, l’accumulation proprement économique n’est pas seulement opérée par la voie économique de l’exploitation des travailleurs, mais également par le déploiement d’une violence extra-économique, c’est-à-dire politique, policière et militaire. Les colons civils eux-mêmes sont légalement armés, voire constitués en milice et engagés à participer à l’oppression physique des populations colonisées.

Frantz Fanon décrit le « monde colonisé » comme « un monde compartimenté, coupé en deux ». « La ligne de partage, écrit-il encore, en est indiquée par les casernes et les postes de police. L’interlocuteur autorisé – institutionnel du colonisé, le porte-parole du colon et du régime d’oppression est le policier ou le soldat (…) Dans les pays capitalistes, entre l’exploité et le pouvoir s’interpose une multitude de professeurs de morale, de conseillers, de désorientateurs. Dans les régions coloniales l’intermédiaire du pouvoir - le policier, le militaire - utilise un langage de pure violence. L’intermédiaire ne voile pas l’oppression. Il l’expose, la manifeste, avec la bonne conscience de la force de l’ordre. L’intermédiaire porte la violence dans les maisons et dans les cerveaux du colonisé. »

Les sociétés coloniales sont donc généralement hautement militarisées et violentes. De cette caractéristique, il découle qu’elles lient étroitement leurs intérêts à ceux des pays capitalistes impérialistes. D’un côté, elles ont tendance à dépendre de leur soutien matériel et politique, afin de maintenir les privilèges des colons dans un environnement hostile. D’un autre côté, de par leur caractère militarisé, elles constituent des bases solides pour le pouvoir impérialiste occidental dans leur voisinage.

Dans les colonies de peuplement, une proportion importante de la population profite de l’oppression de la population autochtone et considère ses privilèges dans une perspective raciale et militariste. Par conséquent, ces Etats sont des partenaires beaucoup plus sûrs pour les intérêts impérialistes occidentaux que leurs États clients, formellement décolonisés, qui doivent faire face et s’adapter à des mouvements sociaux ou des mouvements de contestation politique, à l’intérieur de leurs propres populations.

Adam Hanieh montre ainsi que les justifications du soutien occidental à l’apartheid sud-africain, dans les années 1960-1970, relèvent du même registre que celles du soutien au régime colonialiste et génocidaire israélien, à savoir la défense des intérêts du capitalisme occidental en Afrique, dans le premier cas et au Moyen-Orient, région stratégique pour ses ressources énergétiques, dans le deuxième cas.

Depuis la guerre de 1967, l’État d’Israël a démontré qu’il était suffisamment puissant pour être utilisé contre toute menace pesant sur les intérêts capitalistes américains et européens dans la région. En contrepartie de quoi, il est le plus grand bénéficiaire cumulé de l’aide étrangère américaine dans le monde et reçoit plus de financements militaires de la part des États-Unis que tous les autres pays du monde réunis. Et l’économie israélienne est devenue, selon Michael Burawoy, une extension du complexe militaro-industriel américain et la population palestinienne un laboratoire pour ses armes et doctrines d’oppression les plus récentes.

Ces relations d’intérêts capitalistes et impérialistes sont directement liées au caractère intrinsèque d’une colonie de peuplement, à savoir : la dépossession et l’élimination croissante de la population autochtone.

La dépossession matérielle et l’élimination physique d’un peuple ne peut se justifier idéologiquement que par le racisme. La figure du colonisé est donc déshumanisée et animalisée, mais elle est également associée à l’idée de « mal absolu ».

Frantz Fanon, dans « Les Damnés de la Terre », décrit ce processus : « Il ne suffit pas au colon de limiter physiquement – c’est-à-dire à l’aide de sa police – l’espace du colonisé. Comme pour illustrer le caractère totalitaire de l’exploitation coloniale, le colon fait du colonisé une sorte de quintessence du mal. L’indigène est déclaré imperméable à l’éthique (...) Absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs, il est l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu. Elément corrosif, détruisant tout ce qui l’approche, élément déformant, défigurant tout ce qui a trait à l’esthétique ou à la morale, dépositaire de forces maléfiques. Les valeurs sont irréversiblement empoisonnées et infectées dès lors qu’on les met en contact avec le peuple colonisé. »

Le sort fait au peuple palestinien montre que sur les épaules de tout individu colonisé pèse le poids de l’accusation de responsabilité ou de complicité collective. Après tout qui sont les bébés sinon des futurs « terroristes », qui sont les femmes enceintes sinon les mères de futurs ennemis, qui sont les vieilles femmes sinon les mères et les grands-mères de combattants ? C’est sur la base d’une mise en récit de la lutte contre la barbarie, le terrorisme ou le fanatisme que les Etats coloniaux et les Etats du noyau dur impérialistes tentent de justifier leurs crimes de guerre. A ce titre, le sociologue étasunien Michael Burawoy pointe qu’Israël fait partie d’un projet racialisé en tant qu’avant-poste occidental dans une mer d'« infidèles orientaux ».

Max Ajl relève quant à lui que les alliances internationales construites autour des intérêts des colons sont à la base des tendances fascistes qui progressent à nouveau en période de crise capitaliste. Par le passé, les colons et les groupes d’intérêt du capitalisme étasunien et européen ont systématiquement serré les rangs, en Amérique du Sud ou en Afrique australe. De toute évidence, écrit Max Ajl, ils sont aujourd’hui remobilisés sur tous les continents au côté de l’État israélien, responsable d’un génocide à Gaza.

Paraphrasant Karl Marx, Michael Burawoy précise que les formes prises par les relations entre colons et colonisés, la manière dont ils deviennent tous les deux conscients de leur conflits et la manière dont ils combattent dans le cadre de ce conflit sont édifiées sur la base de fondations réelles, infrastructurelles et économiques. Ces fondations sont celles du capitalisme, donc celles d’une forme particulière d’exploitation d’êtres humains par d’autres être humains.

L'histoire de l’accumulation capitaliste a impliqué et continue d’impliquer le déploiement d’une violence extra-économique, depuis ses origines, vers les 15è-16ès, avec les génocides des peuples d’Amérique et la traite esclavagiste des peuples d’Afrique, jusqu’à nos jours, par le bombardement, l’affamement, la mise sous embargo, la répression policière de peuples d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Amérique du Sud, des Antilles, d’Océanie, par l’instillation partout d’une logique raciste, associée à une allocation des ressources et des conditions de vie, en fonction de cette logique.

Dès sa naissance, l’usage de la catégorie analytique de colonisation de peuplement met l’accent sur la colonisation foncière. Elle implique la lutte anticoloniale qui suppose la libération nationale comme objectif, le nationalisme anticolonial comme idéologie, les solidarités politiques avec les luttes anti-impérialistes du Tiers-Monde.

Amilcar Cabral, l’un des acteurs de la Tricontinentale, définit cette libération nationale comme « le droit inaliénable de chaque peuple à avoir sa propre histoire… à reconquérir ce droit usurpé par l'impérialisme… à libérer le processus de développement des forces productives nationales… »

Pour les peuples sous emprise coloniale, la lutte pour la liberté prend les formes, à la fois, d’une lutte de libération nationale et d’une lutte des classes. Mahdi Amel, philosophe et militant libanais écrit que : « Quiconque manque ce point essentiel (...) et tente de remplacer la lutte des classes par la « lutte nationaliste » ou réduit la lutte nationale à une lutte purement économique perd la capacité de comprendre notre réalité historique et donc aussi de contrôler sa transformation. »

Autrement dit, si la lutte de libération n’est pas pleinement nationale – c’est-à-dire si le peuple du commun ne s’en empare pas pleinement et l’abandonne à la fraction bourgeoise – alors cette lutte conduit à la constitution d’un pseudo-Etat – comme en Cisjordanie - dont seule une minorité bourgeoise tire des profits.

En ce sens, la véritable lutte de libération nationale est également une lutte des classes au terme de laquelle le peuple du commun doit s’imposer comme la classe de libération du genre humain en général. C’est ainsi que la classe des esclaves de Saint-Domingue a libéré le genre humain de l’esclavage et du colonialisme capitaliste de plantation en Haïti.

Pour Cyril James, il ne pouvait y avoir de révolution à Saint-Domingue, sans explosion révolutionnaire préalable en France. Selon lui, les «Jacobins blancs » ont été la condition de possibilité de la révolution haïtienne menée par les « Jacobins noirs » : « Car, écrit-il, quand la révolution débuta en France, quand la France s’embrasa, les esclaves observaient et après un certain temps ils dirent : « A nous d’entrer en jeu ». »

Si les révolutions françaises et haïtiennes, si les luttes ouvrières et anti-coloniales sont liées, c’est parce qu’elles sont des luttes pour la liberté conçue, selon la tradition révolutionnaire et jacobine, comme liberté du genre humain, c’est-à-dire comme disparition des rapports sociaux de domination, d’exploitation et d’oppression : « je ne suis pas dominé et je ne domine personne. »

Dans cette tradition matérialiste, la liberté strictement subjective des individus ne se renforce pas en ignorant les forces objectives qui déterminent leurs pensées et leurs actions, mais précisément en reconnaissant à quel point ces pensées et actions sont conditionnées par les rapports sociaux de domination et d’exploitation.

Les individus qui appartiennent aux sociétés du noyau dur du capitalisme racial doivent donc se demander si leurs visions ou leurs jugements sur le monde ne sont pas en grande partie déterminés par ce rapport et s’ils ne l’ignorent pas volontairement.

Certes à notre époque, le langage a évolué. On ne fait plus directement référence aux races et aux hiérarchies raciales. Ce changement témoigne du succès des révolutions anticoloniales du passé.

Cependant, les hommages renouvelés à l’impérialisme, voire au colonialisme de peuplement, et la célébration persistante de l'Occident comme siège exclusif de la civilisation authentique et des plus hautes valeurs morales, indiquent que la révolution contre le capitalisme racial n'est pas encore achevée.

La « suprématie blanche » peut être analysée comme une idéologie qui contribue à l'accumulation capitaliste dans les pays du centre et dans les colonies. Sur le plan de la lutte, si la domination blanche est prise comme raccourci pour désigner la domination du capital, alors la résistance contre la discrimination raciale mondiale, le colonialisme et le capitalisme peuvent s'articuler harmonieusement.

Mais, à l’inverse, si on fait de la lutte contre la mentalité raciste l’objectif final de la lutte politique, si on occulte le capitalisme comme processus global, lié à l’impérialisme, au colonialisme et à l’oppression raciste, alors on manque la cible principale : si on ne la frappe pas, elle ne tombera pas.

Bibliographie :

Max Ajl, Logics of Elimination and Settler Colonialism: Decolonization or National Liberation?, Middle East Critique, 2023
James Baldwin, La prochaine fois le feu
Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine
Michael Burawoy, Palestine through a South African Lens, New Left Review, 2025
Frantz Fanon, Les damnés de la Terre
Florence Gauthier, Saint-Domingue/Haïti et les droits universels de l’humanité, Revue Quart Monde 2014.
Adam Hanieh, (Re)contextualiser la Palestine : Israël, les pays du Golfe et la puissance américaine au Moyen-Orient, Transnational Institute, 2024
Cyril L. R. James, Les Jacobins noirs
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste
Matthieu Renault, C.L.R. James : la vie révolutionnaire d’un Platon noir
Hicham Safiedine, Le marxisme anticolonial de Mahdi Amel, ContreTemps, 2024