Néolibéralisme

Sociologie du néolibéralisme critique sociale

Dé-démocratisation et Doublepensée

Dé-démocratisation et Doublepensée

Le néolibéralisme doit être compris comme un projet de dé-démocratisation.

Wendy Brown, Undoing the Demos, Zone Books, 2015L’argument de Wendy Brown n’est pas tellement que les finances ou les grandes entreprises dominent les institutions politiques. Ni que le gouvernement des riches a remplacé le gouvernement du peuple. Son idée est plutôt que la « raison-monde néolibérale » (Pierre Dardot et Christian Laval) tente de pervertir les concepts politiques et économiques.

La définition de la démocratie libérale est associée à la notion d’égalité politique. Elle veut que chaque citoyen dispose d’une capacité égale à prendre part à l’exercice du pouvoir. Dans les faits, les citoyens ordinaires ont très peu de chance de concrétiser l’idéal de la souveraineté populaire. La capacité de déterminer collectivement les lois et les règles est abandonnée entre les mains de professionnels de la politique. Ce qui en soi, comme le disait Cornelius Castoriadis, tourne en ridicule l’idée même de démocratie.

Il n’est donc pas question d’éprouver une nostalgie quelconque à propos d’un prétendu âge d’or de la démocratie qui aurait couru entre la seconde guerre mondiale et le début des années 1970. 1973, année du coup d’État militaire contre le président socialiste chilien Salvador Allende, est une date un peu arbitraire, mais non dépourvue de force symbolique, pour marquer le début de l’offensive politique néolibérale.

Le néolibéralisme est souvent interprété comme une aggravation du régime de la démocratie libérale. La passivité des citoyens s’intensifierait du fait de leur renvoi aux seuls statuts de consommateurs ou d’électeurs. Wendy Brown envisage les choses différemment et pointe une mutation qualitative.

Dans le régime dit de la démocratie libérale, l’égalité ou la liberté de participation aux décisions concernant l’avenir de la nation était une promesse. Elle entretenait l’idée que le champ économique du capitalisme demeurait séparé du champ politique de la démocratie, dans lequel tout citoyen pouvait exprimer son opinion.

Le néolibéralisme comme projet de soumission de tous les domaines de la vie humaine à la logique économique ne peut que s’attaquer à des idées qui visent à circonscrire le champs d’intervention du marché. En somme, le projet néolibéral qu’Angela Merkel aime à rappeler est celui de la démocratie s’adaptant au marché. Alors que le projet véritablement démocratique soutient que le marché doit s’adapter à la démocratie.

Voir notre article La Démocratie ou la Dette?Quand on ramène toutes choses à la dimension économique, il n’y a plus aucune place pour les notions de démocratie, de souveraineté populaire ou de justice politique. Comme le souligne Wolgang Streeck, il est hors de question de parler de démocratie, dès lors qu’un État donne priorité aux intérêts des détenteurs de la dette publique ou au critères comptables d’un Pacte budgétaire, plutôt qu’aux demandes des citoyens.

Dans l’optique néolibérale, la liberté individuelle trouve son terrain d’application sur les marchés, sous la forme des prétendues préférences des consommateurs. En réalité, la liberté qui est la mieux préservée est la liberté des propriétaires du capital, à investir et à désinvestir comme bon leur semble. Peu importe, si finalement, cette liberté entrave celle d’un grand nombre de gens à vivre décemment de leur travail, à consommer des produits sains ou encore à respirer un air non toxique.

Finalement, dans la pensée néolibérale, « liberté » signifie droit à rivaliser économiquement. « Égalité » signifie droit à s’insérer dans le champ de la compétition économique (le marché) qui est par nature inégal. Le néolibéralisme non seulement intensifie les inégalités sociales que le capitalisme a toujours générées. Mais en plus, il les légitime en tant qu’expression de la justice.

Cette justification des inégalités peut être illustrée par la fable de la cigale et des fourmis. Nous vivons tous dans une immense prairie (le « marché libre ») dans laquelle chacun peut ramasser autant de graines qu’il le souhaite, dans la mesure où il veut bien s’en donner la peine. Ceux qui en amassent le plus sont les plus méritants. La richesse sanctionne les efforts des premiers de cordées.

L’autre conversion magique opérée par les néolibéraux concerne la légitimation de la réduction de la liberté et de l’expression politique au nom de la sécurité et du maintien de l’ordre. Ce tour de passe-passe est nécessaire pour tenter de masquer une réalité objective. Dans la mesure où les gouvernements donnent la priorité au respect d’objectifs budgétaires, d’ajustement structurel ou de consolidation de leur dette, ils ne peuvent réagir qu’autoritairement, à l’encontre des mouvements sociaux que suscitent les conséquences sociales et écologiques de leurs politiques.

Il est de mode de faire référence au roman 1984 de Georges Orwell pour dénoncer la surveillance et la manipulation des masses, grâce aux nouvelles technologies (internet, téléphones cellulaires, reconnaissance de visage…). Mais au regard de l’analyse de Wendy Brown, on pourrait penser que l’apport majeur du livre, pour la compréhension de notre temps, concerne la notion de doublepensée.

Le procédé a pour objectif d’annihiler toute forme d’esprit critique, en faisant accepter simultanément comme vraies deux idées contradictoires.

C’est ainsi que, dans 1984, le Parti unique use des trois slogans suivants : la guerre c’est la paix ; la liberté c’est l’esclavage ; l’ignorance c’est la force. Les idéologues, les dirigeants politiques, les médias néolibéraux usent eux aussi de la doublepensée. Ce serait déjà faire œuvre utile que d’en dénoncer chaque jour l’inventaire:

L’inégalité c’est la justice ; la compétition c’est l’égalité; l’interdiction de manifester c’est la liberté ; la répression c’est la sécurité ; l’état terroriste (qui gouverne par la terreur) c’est l’état de droit … Et peut-être un jour ? La démocratie c’est le fascisme.

© Gilles Sarter

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La Dette ou la Démocratie?

La Dette ou la Démocratie?

La question de la dette publique est, à la fois, un facteur et un indicateur de l’évolution de la relation entre régime politique et capitalisme. C’est l’argument central de Wolfgang Streeck.

État Fiscal et Capitalisme Démocratique

W. Streeck appelle capitalisme démocratique le régime politique fermement établi après 1945.

Les gouvernements interviennent sur les marchés économiques, afin d’introduire le minimum de justice sociale, requis par les électeurs.

D’un point de vue théorique, l’intervention de l’État est sous-tendue par l’argument de l’effet Mathieu. Les marchés libres favorisent l’accroissement des avantages des plus favorisés au dépend des autres. On doit cette appellation au sociologue R.K. Merton qui s’est inspiré de l’Évangile selon Saint-Mathieu : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. »

Dans ce cadre, l’État fiscal redistribue les richesses via l’impôt. La redistribution peut prendre la forme d’infrastructures et de services publics qui profitent à tous ou de prestations destinées à relever les revenus des ménages.

État Débiteur et Néolibéralisme

A partir des années 1970 et jusqu’à nos jours, les principaux pays capitalistes délaissent petit à petit cette orientation, au profit de politiques néolibérales. Ces politiques s’appuient sur les idées d’économistes dont les plus connus sont F. Hayek, M. Friedman ou J. Buchanan.

Ils soutiennent l’idée que la libre concurrence et les inégalités économiques sont favorables à la croissance et donc au plus grand nombre.

Durant cette période, l’endettement des États fait plus que doubler. La moyenne pour une vingtaine de pays de l’OCDE passe d’environ 40 % (1970) du PIB à plus de 90 % (2010). L’État fiscal devient État débiteur.

Les théoriciens du néolibéralisme, James Buchanan au premier chef, lient cette augmentation au mode de fonctionnement du capitalisme démocratique. Les électeurs mus par une vision à court-terme demanderaient toujours plus de prestations et de services publics. Les politiciens honoreraient ces demandes par opportunisme électoral.

W. Streeck, The Politics of Public Debts, 2013, Max Planck Institute for the Study of Societies.W. Streeck combat fortement cette explication. D’abord la période 1970-2010 est marquée par un déclin considérable des forces politiques et sociales qui portaient la revendication de redistribution des richesses : chute de la participation aux élections nationales, chute du nombre de syndiqués, quasi-extinction des grandes grèves.

D’un point de vue strictement économique, la période est d’abord et avant tout marquée par une diminution de la croissance. Les taux de croissance annuels au sein de l’OCDE passent grosso modo de 5 % (1970-1974) à 0 en 2009. Cette baisse impacte « mécaniquement » les revenus des États.

A cela s’ajoute la mise en pratique des préconisations néolibérales sur la diminution des prélèvements fiscaux des plus riches. Cette diminution est exacerbée, au niveau international. La libre circulation des capitaux entraîne une concurrence entre les pays, pour offrir les niveaux de taxation les plus bas. La crise des finances publiques est encore aggravée par l’industrie de l’évasion fiscale, à l’encontre de laquelle les États et les instances internationales n’apportent aucune opposition sérieuse.

Finalement, durant quatre décennies (1970-2008), c’est la diminution croissante des recettes fiscales, volontaire pour une part, qui contraint les État à s’endetter et non pas une prétendue « erreur démocratique ».

Conflits et Finances Publiques

Selon W. Streeck, la crise financière de 2008 marque le début d’une ère nouvelle, dans les politiques de finances publiques et dans la relation entre le capitalisme globalisé et le système étatique. D’un côté, les États acceptent d’accroître considérablement leur endettement afin de voler au secours des banques et organismes financiers. De l’autre côté, les prêteurs commencent à se montrer sceptiques vis-à-vis de la capacité des gouvernements à honorer leurs prêts. Ils se demandent si la dette n’atteint pas un tel niveau que les États trouveront plus intéressant de la dénoncer plutôt que de la payer.

Les négociations commencent alors à se concentrer sur le thème de la fiabilité des politiques économiques et sur la confiance qu’elles peuvent inspirer aux prêteurs.

L’austérité devient l’impératif politique qui doit fournir de la crédibilité à l’engagement d’honorer les dettes.

Les politiques relatives à la dette publique peuvent être analysées sous l’angle du conflit. Les prêteurs et les citoyens expriment des prétentions à l’égard de l’argent public. Les prêteurs mettent en avant des prétentions contractuelles ou commerciales. Les citoyens avancent des droits politiques et sociaux.

W; Streeck la dette publique et l'état

Dans une démocratie, les citoyens élisent des gouvernements qui doivent en principe se montrer réceptifs à leurs demandes, mais non-responsables du point de vue des marchés financiers. A l’extrême, un gouvernement démocratique pourrait exproprier ses créditeurs en annulant sa dette, au profit des citoyens. Comme la dette augmente, les prêteurs veulent se voir garantir que ces expropriations n’arriveront pas. Ils cherchent à obtenir la promesse que leurs demandes prendront toujours le pas sur celles des citoyens, même si ces derniers réclament les retraites promises lorsqu’ils étaient travailleurs.

État Débiteur Consolidé

Un moyen de rassurer les créditeurs consiste pour les États à s’engager à respecter l’équilibre budgétaire. Dans l’Union européenne, ce moyen prend la forme du Pacte budgétaire ou TSCG (Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance au sein de l’Union économique et monétaire). Les États s’accordent pour se surveiller mutuellement à respecter la « règle d’or » : le déficit structurel (qui ne comprend pas les dépenses inhabituelles) ne doit pas dépasser 0,5 % du PIB.

Le Traité indique que cette règle doit être inscrite « de préférence » dans chaque constitution nationale. Les pays renoncent à leur souveraineté sur la question des finances publiques. En échange, la dette est mutualisée ce qui garantit à l’industrie financière qu’elle sera payée même si un membre devient insolvable.

L’inscription dans le marbre de l’équilibre budgétaire constitue la marque de la transformation de l’État débiteur, en État débiteur consolidé.

Accroissement des Inégalités

La stratégie de consolidation budgétaire favorite des États est bien connue. Elle consiste à couper dans les dépenses et à privatiser les biens et les infrastructures publics. Ce phénomène crée toujours plus d’opportunités pour l’accumulation capitalistique.

L’État qui emprunte au lieu d’imposer engendre toujours plus d’inégalités.

Les propriétaires de capitaux financiers qui prêtent à l’État ce qu’ils devraient restituer sous forme d’impôts gagnent des intérêts sur cette part de leur capital. Ils continuent de s’enrichir. Cet enrichissement est transféré à la génération suivante lorsque la taxation de l’héritage est abolie.

Les politiques néolibérales encouragent aussi la libéralisation des prêts à destination des ménages. Ces prêts ont pour vocation de permette l’accès à des biens ou des services de base (éducation, santé, logement…).

Les pauvres doivent donc payer avec intérêts ce qui aurait dû prendre la forme d’un revenu social ou d’une intervention publique, grâce à  la redistribution des richesses.

Austérité et Autorité

De nombreux économistes s’accordent pour dire que l’austérité n’a jamais fonctionné pour régler une crise financière. Elle permet de transférer une part croissante des richesses vers les prêteurs. Ces derniers ne réinvestissent qu’une part minime de leurs profits dans l’économie productrice de richesses. Ils vont plutôt alimenter la spéculation financière.

Finalement, les ressources disponibles diminuent alors que les plus riches continuent de s’enrichir.

Découvrez d’autres articles de sociologie critiqueAvec l’État débiteur consolidé, les dettes publiques constituent une opportunité d’investissement sécurisée. Le jeu ne parviendra pas à sa fin même si la « crise économique » qui sert d’argument au maintien de l’austérité est déclarée finie. Les États continueront à être dépendants des institutions financières même avec des finances consolidées. Cela est d’autant plus assuré lorsque le pouvoir politique est remis entre les mains d’individus dont les intérêts particuliers passés, présents ou futurs sont liés à l’industrie financière.

Pour W. Streeck le constat est clair. Le néolibéralisme est fondamentalement anti-démocratique puisqu’il donne priorité aux intérêts des détenteurs de la dette, sur l’intérêt général. L’autoritarisme et la répression peuvent être considérés comme des conséquences directes de cet arbitrage.

Comme l’État néolibéral ne peut satisfaire la demande collective de justice sociale, il est obligé de la réprimer. Ce faisant, il expose sa véritable nature anti-démocratique ce qui alimente la contestation à laquelle il répond par une violence accrue…

© Gilles Sarter

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L’Illimitation : Impasse du Néolibéralisme

L’Illimitation : Impasse du Néolibéralisme

Le travail de Jean-Claude Michéa se situe sur le plan philosophique. Il décrit la trajectoire qui partant du principe d'illimitation, appliqué aux libertés individuelles et au marché, conduit aux impasses du néolibéralisme.

La conception individualiste de l'être humain

Pour le philosophe, les guerres de religion des 16ème-17ème siècles ont provoqué une rupture radicale dans l'histoire de la pensée occidentale.

Ces affrontements se distinguent des guerres entre nations parce qu'ils déchirent les sociétés de l'intérieur. Les guerres civiles – que Pascal qualifie de "plus grand de tous les maux" - détruisent tous les liens de solidarité traditionnels : de famille, de voisinage, de corporation, de classe ou de vassalité. "Le fils s'arme contre le père et le frère contre le frère."

De ce constat, découle une conception nouvelle de l'être humain. Puisque l'Homme peut si aisément trancher tous ses liens sociaux, c'est qu'il n'est pas cet animal politique qu'ont décrit Aristote puis les philosophes médiévaux.

L'être humain serait plutôt individualiste, indépendant voire insociable. Il précéderait logiquement la société. Les situations extrêmes comme les guerres civiles révèleraient sa nature véritable. En somme, elles feraient craquer le vernis de civilisation qui la masque aux jours ordinaires.

Le libre contrat

J.C. Michéa, Impasse Adam Smith, Champs-EssaisUne philosophie politique fondée sur l'idée que les humains sont par nature individualistes doit renoncer à l'idéal de la société bonne. Elle peut tout au plus viser la société la moins mauvaise possible.

La notion de contrat occupe une place centrale dans cette stratégie minimaliste. Les êtres humains ne cherchent qu'à assouvir leurs intérêts égoïstes. La seule manière de les empêcher de s'entre-déchirer est d'établir, entre-eux, un contrat librement consenti qui les engage à se respecter mutuellement.

Toutefois deux obstacles entravent la réalisation de ce projet.

Premièrement, en raison de leur nature individualiste les êtres humains ne peuvent s'accorder sur une définition partagée du Bien. Les guerres de religion en témoignent.

Le contrat chargé de maintenir la vie collective ne peut donc pas s'appuyer sur des valeurs communes : il devra être axiologiquement neutre (neutre sur le plan des valeurs).

Deuxièmement, la domination reposait traditionnellement (ancien régime) sur des liens de dépendance entre individus : roi et seigneur, seigneur et serf, patriarche et enfants…

Pour respecter la liberté originelle de l'individu, il faut imaginer un moyen de réguler la collectivité par un système anonyme et sans sujet.

La pensée politique et économique libérale propose de solutionner ces problèmes par l'adoption de deux mécanismes : un droit égalitaire axiologiquement neutre; un marché régulé par la loi de l'offre et de la demande.

Ces deux mécanismes sont impersonnels et anonymes. Pour fonctionner, ils ne nécessitent aucun accord préalable, sur des valeurs philosophiques, religieuses ou morales.

Le droit sans les valeurs

Reprenons. L'individu est indépendant par nature. Il n'est pas question de lui imposer la moindre norme morale qui viendrait limiter son droit naturel à vivre comme il l'entend.

Par conséquent, la seule limite qu'on puisse lui opposer est l'égale liberté dont disposent les autres individus. Ainsi l'Article 4 de la Déclaration de 1789 stipule que la liberté « consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ».

Pour Jean-Claude Michéa, cette conception libérale du droit va conduire à une première impasse.

En effet, elle relègue toutes les normes et valeurs collectives (morales, religieuses, philosophiques) au domaine restreint de la vie privée.

De ce fait, il devient de plus en plus difficile de donner un sens précis à l'acte de nuire à autrui. Tout comportement qui paraît légitime pour les uns, peut être considéré comme une nuisance ou une atteinte à la manière de vivre choisie par les autres.

Le philosophe y voit l'origine d'une "nouvelle guerre de tous contre tous, par avocats interposés".

Pour aller plus loin, lisez notre article sur la sociologie du droit moderne de Max WeberIci l'analyse de Jean-Claude Michéa mérite un rapprochement avec celle de Max Weber.

Le sociologue voit dans la création du droit formel - procédural, prédictible et logique -  l'une des conditions majeures du développement du capitalisme. Le droit formel se distingue des autres formes de droit qui lui ont pré-existé par l'absence de référence à toutes valeurs morales.

Une telle forme de juridiction a été élaborée pour garantir aux individus une liberté maximale dans la poursuite de leurs intérêts économiques.

Comme le droit formel tend vers le minimum moral, Max Weber pronostique qu'il s'opposera toujours aux idéaux de justice matérielle.  De plus, en l'absence de valeurs morales communes, l'adhésion aux lois ne reposera que sur la peur de l'application d'une force physique coercitive.

Le monde du "doux commerce"

Dans la seconde moitié du 20ème siècle, les penseurs néolibéraux considèrent que le libéralisme est en danger. Abandonnant la position non-interventionniste, ils confient à l’État la mission d'étendre le marché à toutes les sphères de la vie sociale et privée.

Ce marché avec ses lois de l'offre et de la demande doit constituer l'ultime dispositif permettant d'harmoniser les intérêts égoïstes.

Milton Friedman, par exemple, avance que : « Le marché est la seule institution qui permette de réunir des millions d'hommes sans qu'ils aient besoin de s'aimer ni même de se parler. »

Ainsi l'échange marchand devrait réconcilier les individus sans qu'ils aient à renoncer à leur liberté naturelle. Cependant, la réalité est toute autre. Et le néolibéralisme nous conduit dans une seconde impasse.

La concurrence généralisée non seulement crée une nouvelle forme de guerre économique de tous contre tous. Mais en plus, elle a recours dès qu'elle le peut à la forme traditionnelle de l'affrontement armé et militaire.

En outre, la logique économique finit par subvertir les principes d'égalité et de neutralité du droit. En effet, les grandes entreprises acquièrent le pouvoir de faire rédiger les lois à leur convenance et de traîner les États devant les tribunaux privés.

Sortir du double paradoxe

Découvrez nos autres articles de Critique SocialeFinalement nos sociétés sont confrontées à un double paradoxe.

L'idéologie officiellement égalitaire en matière des styles vie se développe au même rythme que les inégalités matérielles et socio-politiques.

L'apologie de la liberté ne faiblit pas alors que la soumission des individus et des sociétés aux impératifs économiques et mercantiles est de plus en plus intense.

Comment échapper à ces cercles infernaux ?

Jean-Claude Michéa propose de réintroduire un minimum de valeurs communes. Celles-ci pourraient être élaborées sur la base d'un travail philosophique qui prendra soin de définir quelles libertés nous sont indispensables.

Louis Dumont, Essais sur l'individualisme, Point-Seuil.D'un point de vue sociologique, Louis Dumont nous avertit que les efforts pour transcender l'individualisme impliquent un risque.

Lorsque ces efforts sont fondés sur la volonté d'imposer des valeurs communes, il peuvent déboucher, sur différentes formes de totalitarisme.

Aussi, reprenant l'enseignement de Marcel Mauss, l'anthropologue suggère que ces valeurs communes soient introduites à des niveaux intermédiaires de la société (familles, associations, syndicats, coopératives...) ceci afin d'empêcher un conflit majeur avec l'individualisme dominant.

© Gilles Sarter

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Fatigue de soi ou société de la fatigue?

Fatigue de soi ou société de la fatigue?

Les slogans de la société néolibérale déclinent les thèmes de la "réalisation de soi" et de la performance. Ces invitations permanentes à s'inventer ou à se construire sont en adéquation avec la logique de croissance infinie des marchés. Loin de libérer les individus, elles constituent de nouvelles contraintes. Chez leurs récipiendaires, elles génèrent différentes formes de mal-être.

Société de marché, société de la licence

La société de marché, écrit Christian Laval, ne se développe pas seulement en promettant la jouissance matérielle qui libère de la nécessité. Elle promet aussi l'émancipation à l'égard des traditions, des interdits et des devoirs de tous ordres (sociaux, familiaux, religieux...).

Christian Laval, 2007, L'homme économique.Cette liberté est présentée comme permettant à l'individu de choisir non seulement les biens, mais aussi les êtres, les lieux ou les expériences qui conviennent le mieux à ses perspectives personnelles.

Dans les faits, cette licence qui usurpe le nom de liberté n'est que le masque d'une nouvelle forme de contrainte.

La réalisation de soi

Jusqu'à la fin des années 1960, les individus étaient pris dans les logiques du devoir et de l'interdit. Les gens étaient enjoints de suivre leur destin (religion, école, armée, usine) ou éventuellement de le contester.

Au contraire, la société du marché généralisé tend à se débarrasser de la négativité. C'est qu'en effet, les interdits (moraux, religieux...) finissent d'une façon ou d'une autre par poser des limites à la production et à la consommation.

Pour favoriser la "croissance", il faut donc démonter la négativité. C'est ainsi qu'on tend vers l'abolition générale des barrières.

En premier lieu, la réalisation de soi se substitue à l'observance des devoirs et des interdits. L'individu n'a plus tant à correspondre à ce que l'on attend de lui qu'à être force de proposition.

Invité à "être lui-même", le sujet doit s'inventer et construire son identité à travers tous les possibles (Ehrenberg).

Mais, en réalité, tous les possibles ne se valent pas. La construction de soi en ascète, en adepte de la sobriété, en contemplatif ou en décroissant heureux sied mal à la logique du marché.

C'est pourquoi, l'incitation à "se réaliser" est accompagnée d'une apologie de la performance.

Le sujet performant

Gagneurs, sportifs, aventuriers et autres battants et compétiteurs occupent le paysage médiatique. Le chef d'entreprise tend à incarner l'idéal social. L'entrepreneur qui a réussi contre tous ses concurrents, qui manifeste l'initiative et la responsabilité sert de repère.

A l'instar de ces différentes figures, tout un chacun doit : avoir des projets, se mettre en valeur par la consommation de biens de luxe, "gérer" sa vie, se dépasser sur tous les plans, toujours se remettre en questions, évoluer, "booster" sa carrière et son capital humain, développer ses potentiels ou encore doper son corps et son "mental".

Afin de l'inciter à adopter de telles catégories de pensées et d'actions, le sujet est maintenu dans une illusion: l'accumulation d'argent, de biens, de reconnaissance professionnelle ou d'expériences en tous genres engendre plus de vie et plus de bonheur.

Mais, comme l'accumulation n'a pas de fin, le sentiment d'avoir atteint un but se manifeste toujours de manière fugace.

Les gens ne peuvent jamais en finir avec rien. La gratification attendue est toujours reportée.

Encore une fois, la logique politico-économique qui prévaut est coresponsable de cette perturbation. Le projet de grand marché s'oppose aux formes conclusives. Elles sont bannies car l'inachevé favorise la consommation et la production.

Fatigue d'être soi ou société de la fatigue?

Le sujet en quête de performance n'est jamais gratifié car il ne peut jamais conclure. Mais il ne voit pas qu'il est pris dans une logique dénuée de conclusions. Il se sent au contraire obligé de faire preuve de toujours plus de capacités.

L'impératif de réalisation de soi, dans un contexte où les limites reculent en permanence peut conduire à un mal de vivre, voire à la maladie.

Selon un premier scénario, l'individu finit par être déchiré entre ce qu'il appréhende comme étant impossible et le "tout est possible" que lui renvoie la société. Il en résulte, selon Ehrenberg, une forme de dépression, qu'il appelle "fatigue d'être soi".

Alain Ehrenberg, 1998, La fatigue d'être soi.Celle-ci se caractérise par un renoncement, un manque de motivation, un défaut de projet qui sont l'envers exact des normes de socialisation actuelles.

Byung-Chul Han envisage un autre scénario. Le sujet pris dans la logique de la performance est à la fois victime et bourreau. Il s'imagine seigneur et se révèle valet.
Byung-Chul Han, 2014, La société de la fatigue.Finalement, il s'exploite lui-même jusqu'à se consumer complètement (burn-out) ou à sombrer dans différentes formes de surexcitation et d'addiction.

Euphémisation de la domination

Les deux auteurs se rejoignent sur l'idée que l'échec, sur le plan de la performance, est vécu sur le mode de la responsabilité personnelle. Il y a là un véritable processus d'euphémisation de la domination.

L'agressivité de la norme sociale est transmuée en dévalorisation et honte de soi.

Lisez aussi nos autres articles de critique sociale.Grâce à ce coup de force symbolique, la différence est de moins en moins tracée entre la souffrance individuelle et l'injustice sociale.

La mobilisation sociale en vue de plus d'équité en pâtit. Ce ne sont plus des groupes ou des classes qui se battent entre eux, mais le sujet performant qui est en lutte avec lui-même.

Axel Honneth, 2000, La lutte pour la reconnaissance.En revanche, Axel Honneth avance que l'émergence de mouvements sociaux pourrait découler de l'interprétation des souffrances individuelles, en termes collectifs. Autrement dit, les gens peuvent être amenés à comprendre que les maux dont ils souffrent ne leur sont pas particuliers.

Le mal-être est partagé par des groupes tous entiers. Il résulte de facteurs sociaux. Si cette idée gagne en influence, alors les expériences individuelles de la souffrance peuvent fournir le motif d'une lutte collective pour réformer la société.

© Gilles Sarter

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Capital Humain : le nouveau sujet néolibéral

Capital Humain : le nouveau sujet néolibéral

L'extension du marché à toutes les dimensions de la vie humaine constitue le versant le plus notoire du projet néolibéral. Le façonnement des personnes en "entrepreneur de soi" en constitue un aspect moins connu.

Le capitalisme libéral

Michel Foucault rappelle que les théoriciens du capitalisme libéral (XVIII-XIXè. siècles) s'appuyaient sur un principe fondamental : "en ce qui concerne le marché, on gouverne toujours trop".

Selon les libéraux les instruments de gouvernement (administrations, lois, subventions et autres mesures incitatives ou répressives) ne peuvent qu'entraver le bon fonctionnement du marché.

Ce parti pris repose sur deux postulats. L'individu ferait, naturellement, des choix lui permettant de maximiser ses profits. Et la maximisation des intérêts individuels serait le meilleur moteur de la prospérité collective.

Le travailleur libre

Michel Foucault, Cours au Collège de France (1979).Le capitalisme libéral a appuyé son développement sur le concept de « travailleur libre ». Celui-ci renvoie à la conception d'un individu, propriétaire de sa force de travail et qui peut l'échanger contre un salaire.

Pour Karl Marx, c'est en réalité un travailleur aliéné ou dépouillé qu'il faut entrapercevoir derrière cette notion. Dépossédé il l'est, du choix, des moyens et des produits de son travail. Car, c'est l'employeur qui décide de l'usage de la force de travail et qui est propriétaire des produits.

Néanmoins, la notion de travailleur libre implique que la personne humaine n'est pas réductible à sa force de travail. Elle possède aussi une dimension interne dont on ne peut pas la déposséder.

Cette subjectivité a des besoins et des aspirations dont les modalités de réalisation échappent au cadre du marché : amour, piété, culture, santé...

Le travailleur libre tel que l'envisage la conception libérale est donc un être clivé, constate le philosophe Michel Feher.

Il est d'abord scindé en une dimension interne dont il ne peut être dépouillé et une force de travail qu'il peut louer. Il est aussi partagé entre la satisfaction de ses aspirations d'ordre psycho-affectives et l'optimisation de ses intérêts matériels. Enfin, le travailleur libre évolue dans deux sphères distinctes : celle de la reproduction (vies familiale, sociale, religieuse...) et celle de la production (le marché).

Le type de sujet qui est à la fois présupposé et visé par les politiques néolibérales est différent.

Le néolibéralisme

Après la seconde guerre mondiale, les pères fondateurs du néolibéralisme – parmi lesquels Friedrich Hayek, Milton Friedman et les membres de l’École de Chicago – considèrent que le libéralisme est en grande difficulté. Sont mis en cause le renforcement du socialisme, à l'Est et le développement des politiques interventionnistes des États, à l'Ouest.

Afin de contrecarrer cette tendance, les néolibéraux renoncent au principe de non-intervention des libéraux.

Ils n'appréhendent plus le marché et la compétition marchande comme des phénomènes "naturels" qu'il faut préserver. Ils les envisagent plutôt comme des formes sociales qu'il s'agit de créer et de reproduire.

Pour ce faire, ils confient à l’État, la mission d'étendre la logique marchande à tous les domaines de la vie humaine. Sont également compris ceux que le régime libéral plaçait en dehors du marché. C'est-à-dire la sphère de la reproduction : santé, éducation, culture...

Il est donc faux de penser que le néolibéralisme n'est pas politique. Bien au contraire, on peut même dire qu'il est toujours politique. Pour l'anthropologue, David Graeber (Bureaucratie, 2017):

"Le néolibéralisme est la forme de capitalisme qui donne systématiquement priorité aux impératifs politiques sur les impératifs économiques."

Cette action politique concerne, au premier chef, la promotion d'un nouveau modèle de sujet humain. Le but déclaré est d'amener tout le monde à penser et à se comporter en entrepreneur.

Le capital humain

La notion de "capital humain" (théorisée notamment par Gary Becker) sert de soubassement à cette stratégie. Le concept définit chacun de nous comme un stock d'acquis, explique Michel Feher :

"Tout ce dont j'hérite, tout ce qui m'arrive et tout ce que je fais contribuent à l'entretien ou à la détérioration de mon capital humain."

Notre capital humain inclut nos potentialités (capital génétique, pré-dispositions physiques et mentales) ainsi que nos réseaux de relations sociales  (familiales, amicales, professionnelles...). Il englobe toutes nos expériences, connaissances et compétences. Nos pratiques d'entretien de notre santé corporelle et mentale en font également partie : diète, sport, vie amoureuse et sexuelle, loisirs...

Dans cette conception, l'individu est poussé à adopter une logique d'accroissement de son capital. L'objectif proposé est de le convertir en toutes sortes de bénéfices monétaires ou autres.

Ainsi, les médias, le système éducatif et le monde du travail diffusent l'injonction permanente à engranger:  les stages, les formations, les pratiques sportives ou psychotechniques (méditation, yoga...), les voyages, les relations sociales... Cette incitation est sous-tendue par la perspective d'en récolter des profits de toutes sortes: argent, faveurs, services, plaisirs...

Par exemple, la pratique d'activités physiques intenses peut représenter l'équivalent d'un capital. A ce titre, elle peut apporter des avantages, dans le cadre de la sélection scolaire et professionnelle, de la séduction érotique ou par le biais d'une mise en scène positive de soi (comme battant, compétiteur, endurant...).

L'entrepreneur de soi

Dans le même temps qu'elles façonnent les subjectivités, les politiques néolibérales s'attaquent aussi à la réforme des structures objectives de la société :

Précarisation du travail salarié, généralisation du crédit à la consommation, retraite par capitalisation, privatisation de l'assurance santé et de l'éducation, sélection à l'entrée des universités, incitation à orienter l'épargne vers la bourse,...

Toutes ces mesures concourent à produire un environnement, dans lequel les gens sont effectivement contraints d'adopter une logique d'entrepreneur. Qu'il s'agisse d'être recrutée pour un emploi, d'accéder à un logement, d'être sélectionnée par une école supérieure ou de négocier un prêt bancaire:

Chaque personne doit être en mesure de se rendre attractive. Pour ce faire, elle doit présenter les dimensions pertinentes de son capital humain. C'est-à-dire celles qui génèreront des profits, pour ceux qui investiront en elle (employeur, école, banquier...).

Vers un habitus d'entrepreneur de soi ?

Le projet néolibéral vise l'effacement des deux formes de clivage qui prévalaient sous le capitalisme libéral. L'entrepreneur de soi abolit l'être scindé, entre son intimité et sa force de travail. Le grand marché dissout la frontière entre sphères de la production et de la reproduction.

La force de propagation de ce modèle réside dans la conjugaison de ces efforts. Ceux-ci visent la transformation simultanée des mentalités et du monde social objectif.

Explorez nos autres articles sur la critique sociale.Les conditions nécessaires à la production d'un habitus d'entrepreneur de soi tendent à être réunies. Les individus seraient alors portés à se considérer comme gestionnaires d'un capital humain. De manière pré-réflexive, ils chercheraient en toutes circonstances à accroitre ce capital et à en retirer des profits. La logique marchande, la sélection, la compétition seraient vécues comme "naturelles" ou comme "allant de soi".

Selon le constat de Pierre Bourdieu, il n'y a rien de plus difficile à révolutionner que ces structures mentales pré-conscientes.

D'ores et déjà, chacun peut essayer d'identifier les situations, dans lesquelles il se comporte en entrepreneur de lui-même. Il peut aussi s'interroger sur les autres possibilités d'être.

© Gilles Sarter

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Enjeux autour du mépris et de la reconnaissance sociale

Enjeux autour du mépris et de la reconnaissance sociale

L'usage du mépris est généralement considéré comme moralement injuste. Le philosophe Axel Honneth a analysé les enjeux qui se nouent autour du mépris social dans les sociétés néolibérales.

La charge affective et morale du mépris

Témoigner du mépris à l'égard d'une personne, d'un groupe, d'une communauté, c'est exprimer qu'on les considère comme indigne d'estime ou de reconnaissance.

Victimes du mépris nous ressentons cette expérience comme étant offensante ou humiliante. Et puisqu'ils sont blessants, nous tenons les comportements méprisants pour injustes.

Pourquoi l'expérience du mépris est-elle aussi chargée affectivement et moralement ? Pour le comprendre, il convient de s'interroger sur ce qui se passe lorsqu'on nous prive de reconnaissance.

Le mépris est privation de reconnaissance

Le sociologue G.H. Mead (1863-1931) explique que la reconnaissance joue un rôle primordial dans la formation des identités individuelles.

Chaque idée de qui nous sommes, nous la construisons en interaction avec autrui. Il en est de même de toutes les évaluations que nous portons sur nos qualités ou nos comportements.

Par exemple, un individu se construit pour lui même une identité de "bon père". Sur la base de ce qu'il pense être un "bon père", il tente de se comporter en tant que tel. Si son entourage reconnaît ses actes comme étant conformes à ceux attendus d'un "bon père", il sera conforté dans son identité. A l'inverse, si on lui témoigne du mépris, il va remettre celle-ci en question.

Parce qu'elle menace les identités personnelles, la privation de reconnaissance est vécue comme une agression psychique. C'est pour cette raison que le mépris est si chargé moralement et affectivement.

Le mépris social

Pour les individus, il y a un enjeu psychologique à éviter le mépris. Mais quels sont les enjeux sociaux qui se nouent autour de ce sentiment ?

Pour être en mesure de se réaliser pleinement, les individus doivent se savoir reconnus pour leurs capacités ou leurs actions. Parmi ces dernières, il en est qui concernent la réalisation d'objectifs communs à la société. Par exemple, en temps de guerre, les qualités guerrières d'un individu servent un objectif commun de victoire. La reconnaissance sociale constitue ce type d'estime qui est accordé sur la base de fins collectives.

A l'inverse, le mépris social dénie aux personnes toutes qualités utiles à l'atteinte d'horizons communs.

Le mépris comme instrument du néo-libéralisme

Axel Honneth est un philosophe et sociologue allemand : La lutte pour la reconnaissance (2000), La société du mépris (2006)
Honneth s'est intéressé à la manière dont les tenants du néolibéralisme manipulent le mépris social afin d'asseoir leur influence.

Pour qu'il y ait reconnaissance sociale, il faut qu'il y ait un projet commun. Dans L'esprit du capitalisme, Boltanski et Chiapello définissent le capitalisme comme une "exigence d'accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifiques". Les deux sociologues soulignent que le caractère "illimité" du projet d'accumulation est sans fondement, ni justification sociale.

En effet, pourquoi faudrait-il accumuler indéfiniment du capital sachant que les besoins humains sont limités ?

Pourtant, pour fonctionner le système capitaliste requiert que les gens s'engagent dans la production et la bonne marche des affaires. Aussi ses promoteurs ont besoin de trouver une justification ou un esprit auquel les personnes puissent adhérer.

Cet esprit qui n'est pas intrinsèque au capitalisme doit posséder une dimension morale. Pour que les gens puissent se l'approprier, il faut, en effet, qu'ils puissent le considérer comme bon.

Le détournement de l'idéal de réalisation de soi

Selon Honneth, le néolibéralisme aurait trouvé un esprit, dans l'aspiration à l'émancipation et à la réalisation individuelle de soi. Hérités du romantisme, ces idéaux se sont développés rapidement dans la deuxième moitié du 20ème siècle.

Ils se fondent sur le droit pour chacun de choisir sa vie et sur l'injonction à devenir soi-même : "deviens ce que tu es". Ainsi, tout individu est considéré comme étant le seul propriétaire de lui-même et le décisionnaire de son devenir.

Sous l'influence des néolibéraux, ces idéaux d'émancipation ont été si bien détournés qu'ils servent paradoxalement de nouvelles formes de domination.

Premièrement, la valorisation de la liberté dans la conduite de l'existence a été altérée en exigence de flexibilité.

Les employés doivent être disposés à adapter leur vie aux attentes et aux tendances qui sont valorisées dans leur milieu professionnel. La mobilité géographique constitue l'une des modalités de cette flexibilité attendue des travailleurs.

Ensuite, l'idéal d'auto-réalisation a été travesti en réalisation de soi par le travail.

La carrière et les projets professionnels tiennent lieux de projets de vie. Et, les individus sont censés faire preuve de motivation et d'accomplissement de soi, dans et par leurs activités professionnelles.

Enfin, le discours sur la responsabilité individuelle a été renforcé.

Il est demandé aux individus de prendre uniquement sur eux-mêmes la responsabilité de leurs conditions de vie respectives.

Avec cette surenchère de la responsabilité les personnes sont invitées à percevoir leurs succès et leurs échecs de manière individuelle. Toute référence à des facteurs sociaux ou économiques indépendants de leur volonté est rejetée.

Par exemple, les délocalisations d'entreprises, les plans de licenciements résultant de politiques de rétribution de l'actionnariat ne constituent pas des excuses recevables.

De la même manière, l'explication des inégalités sociales par des conditions initiales qui dépassent la bonne volonté des gens est rejetée.

Chacun est invité à "rebondir" pour mieux franchir les obstacles qui surgissent sur son parcours.

Le mépris comme tentative de supprimer un adversaire

Flexibilité, mobilité, exigence de réalisation de soi par le travail, discours sur la responsabilité individuelle constituent, selon Honneth, des catégories de la pensée néolibérale. Elles lui permettent d'établir quels sont les comportements ou les individus dignes d'estime sociale.

Dès lors que ces catégories tendent à être survalorisées, elles sont susceptibles de pousser les individus à adopter les modes de vie qui les accompagnent, par désir de valorisation sociale.

A l'inverse, les personnes qui refusent d'y adhérer ou de les subir s'exposent au mépris social. Cette logique est mise en application quand, par exemple, les opposants à la destruction des garanties légales de la protection des salariés sont envisagés comme manquant de flexibilité. Il en est de même quand ceux qui s'inquiètent de la pérennité de leur entreprise sont renvoyés à un prétendu manque de mobilité.

Ces deux exemples illustrent parfaitement le processus du mépris social tel que le décrit Honneth.

En effet, il s'agit de dénier aux opposants à la logique néolibérale, la capacité de participer à tout projet global de société.

Dès lors, il n'y a plus aucune nécessité de prendre en considération leurs aspirations, leurs arguments ou de les intégrer dans une forme de dialogue.

Ainsi envisagé, Honneth souligne que l'usage du mépris ne constitue ni plus ni moins qu'une tentative de supprimer son adversaire. On peut penser qu'Albert Camus partageait cette vision lorsqu'il écrivait que :

"Toute forme de mépris, si elle intervient en politique prépare ou instaure le fascisme."

La lutte pour la reconnaissance

Lisez aussi un article sur la reconnaissance et la parité de participation chez Nancy FraserLes hérauts du néolibéralisme ont un intérêt évident à maintenir vivace la fiction que les personnes sont entièrement responsables de leurs conditions de vie. Pour eux, il s'agit bien sûr de masquer le fait que le malheur de nombreux individus est inhérent aux modalités de fonctionnement du système. Mais le travail de Honneth met au jour un autre enjeu.

Le discours sur la responsabilité individuelle cherche à désactiver les possibilités de résistance collective.

En effet, l'émergence de révoltes contre les injustices et les exploitations dépend de la possibilité d'interpréter des difficultés individuelles en termes collectifs. Autrement dit, pour que la révolte advienne il faut que les gens comprennent que leur condition ne leur est pas particulière. Au contraire, elle est typique d'une multitude de personnes.

Explorez nos autres articles de critique socialeParadoxalement, l'usage du mépris risque finalement de se retourner contre ceux qui pensaient l'utiliser à leurs propres fins. Le mépris devient, en effet, une expérience commune partagée par tous ceux qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas s'adapter aux exigences du monde néolibéral.

Quand cette idée gagne en influence chez les individus qu'ils ne sont pas seuls à subir une forme de mépris social, mais qu'au contraire il partage cette condition avec toute une population,  alors leur expérience personnelle du mépris devient un motif moral pour se révolter.

© Gilles SARTER

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