Métaphysique

Le regard sociologique contre la pensée métaphysique

Le regard sociologique contre la pensée métaphysique

Auguste Comte a élaboré le concept d’état métaphysique de la pensée. En quoi peut-il nous aider à développer notre regard sociologique? Réponse: en nous engageant à débusquer les pseudo-explications des réalités sociales.

La théorie des trois états de la pensée

Auguste Comte (1798-1857) passe pour avoir forgé le terme sociologie. Il a aussi fondé le positivisme, le qualificatif « positif » pouvant se comprendre comme synonyme de scientifique.

Le postulat de départ de Comte est simple. A chaque époque, dans chaque société, une manière de penser prévaut. Les gens l’utilisent pour lier entre eux les faits qu’ils observent et tenter d’en expliquer l’origine.

Comte appelle état théologique ou fictif le premier stade de la pensée. L’humanité se représente les phénomènes naturels comme résultant de l’action directe d’agents surnaturels : démons, divinités, esprits des morts…

L’état métaphysique ou abstrait représente le deuxième stade de la pensée. Les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites ou des abstractions personnifiées. Ainsi, le monde est vu comme étant gouverné par la Nature, la Vie ou encore la Raison universelle.

Le troisième et dernier stade de la pensée correspond à l’état scientifique ou positif. L’être humain élabore des théories qui permettent de poser le problème qu’il cherche à résoudre. Puis, il teste ces théories à l’aide d’observations qui sont choisies en fonction du problème en question.

La plupart du temps, nos contemporains se targuent d’expliquer scientifiquement le monde tel qu’il va. Pourtant la pensée métaphysique prévaut souvent quand il s’agit d’expliquer les phénomènes sociaux.

La métaphysique des formations sociales

De nombreux noms servent à désigner des phénomènes ou des formes d’organisation sociales :

le marché – l’économie – la mondialisation – la libre concurrence – l’État – la nation – la France – le libre échange – la numérisation – la robotisation – l’Islam – la religion – le sous-développement – la communauté internationale – la finance – la société – l’école – l’Europe – la crise – etc.

Ces mots font partie de notre langage quotidien, de celui des médias et des politiciens. Malheureusement, leur usage donne souvent l’impression qu’ils désignent des entités indépendantes, par exemple:  la robotisation des usines est responsable du chômage des ouvriers; la mondialisation de l’économie agro-alimentaire ruine les petits paysans; « l’État n’a pas à payer tout » (sic).

Autant de phrases qui sonnent comme si les contraintes exercées sur les gens le sont par des forces abstraites.

Ces pseudo-explications relèvent, en fait, de la pure pensée métaphysique. Elles ont pour conséquence de masquer la réalité humaine et sociale des phénomènes qu’elles prétendent expliquer. La robotisation n’est pas responsable du chômage des ouvriers. Mais les personnes qui ont décidé d’implanter des robots dans les usines le sont.

De la contrainte à la pensée métaphysique

Le sociologue Norbert Elias propose de revenir à la notion de contrainte pour comprendre pourquoi nous adhérons facilement aux pseudo-explications métaphysiques. Les formations sociales (l’économie, l’Europe, le marché…) sont constituées d’individus en interrelations. Nous sommes nous-mêmes reliés à ces réseaux de personnes et il en résulte que des contraintes pèsent sur nous.

Parfois, ces contraintes s’appliquent avec une telle force qu’il nous semble impossible de pouvoir y résister. Souvent, elles résultent d’actions ou de décisions de personnes qui sont très éloignées de notre propre position, dans le réseau social concerné.

Dans ces circonstances, nous avons tendance à croire que ses contraintes échappent à l’emprise humaine et nous les attribuons à des entités métaphysiques.

Comme l’explique l’anthropologue David Graeber, attribuer des objectifs et des intérêts à la France relève de la métaphysique. Si le roi de France avait des objectifs et des intérêts, en revanche la France n’en a pas. Par contre, il nous semble réaliste de croire qu’elle en a. En effet, les personnes qui la gouvernent ont des pouvoirs bien concrets. Ils peuvent, aux noms des intérêts nationaux, lever des armées, bombarder des villes ou réprimer des manifestants. Et ce serait folie d’ignorer ces différentes possibilités.

Briser les abstractions métaphysiques

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La pensée métaphysique nous empêche de comprendre clairement notre propre vie sociale. Adopter un regard sociologique constitue le meilleur moyen de la briser en esprit.

C’est pourquoi, face à une pseudo-explication métaphysique, il convient de se demander ou demander à celui qui la soutient :

Quels sont les réseaux de personnes engagées dans le problème considéré ?

Vous me dites que les salaires sont fixés par le marché du travail. Vous prétendez que le marché a ses propres lois auxquelles nous ne pouvons pas nous opposer. Reprenons plutôt le problème à la racine. Qui sont tous les acteurs impliqués dans ce phénomène social que vous appelez « marché du travail » ? De quelles façons interagissent-ils ? Qui fait quoi ? Qui négocie avec qui ? Qui fixe les limites ? De quels moyens de coercition, de quelles informations disposent ces personnes pour faire peser la décision en leur faveur ?…

Quelle est ma propre position dans ces réseaux ?

La mondialisation est responsable de la ruine des petits paysans. Voyons voir ! Quelle est ma place dans ce réseau d’êtres humains qui constitue le phénomène appelé mondialisation ? Qu’est-ce que je consomme ? Qu’est-ce que j’aime ? Où est-ce que je m’approvisionne ? D’où ces produits proviennent-ils ? Qu’est-ce que je suis prêt à abandonner ?…

Quels sont les intérêts ou les responsabilités masqués par les abstractions métaphysiques ?

Henry Kissinger qui fut Secrétaire d’État sous Nixon a déclaré un jour que « la mondialisation n’est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine. » C’était déjà fournir un élément à l’encontre de la pensée métaphysique que de le dire ainsi. Bien sûr si vous aviez été présents à ce moment là, vous l’auriez certainement interpellé en ces termes : « Monsieur, quel est exactement le réseau de personnes à qui profite le processus que vous appelez « politique hégémonique américaine » ? »

Deux comtés et une ville californienne ont déposé plainte en juillet 2017 contre 37 entreprises pétrolières, gazières ou de charbon. Enjeu : obtenir des compensations relatives aux coûts d’adaptation à la montée de la mer liée au changement climatique.Le sexisme n’est pas responsable des inégalités salariales entre femmes et hommes. Le sous-développement n’est pas responsable de la misère des gens en Afrique. La pollution atmosphérique n’est pas responsable du réchauffement climatique.

Chacun des problèmes mentionnés est généré par des êtres humains qui interagissent. Ces personnes peuvent avoir des intérêts à agir comme elles le font. Elles peuvent vouloir dissimuler ces intérêts pour pouvoir continuer à tirer profit de leurs actions. Il est aussi possible qu’elles tentent de se masquer à elles-mêmes leur part de responsabilité, en invoquant l’action de forces abstraites. Il est même possible que nous fassions partie de ces gens.

Gardons ces trois questions à l’esprit et exerçons-nous à les poser le plus souvent possible.

© Gilles Sarter


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