Etiquetage

Étiquetage: « je ne suis pas ton nègre. »

Étiquetage: « je ne suis pas ton nègre. »

Nous passons notre temps à étiqueter les gens. Les sociologues ont étudié les mécanismes et les conséquences sociales du processus d’étiquetage. L’écrivain James Baldwin livre un témoignage vécu de ce phénomène.

L’étiquetage est un phénomène social comme les autres

James Baldwin (1924-1987) est un écrivain américain, militant de la lutte pour les droits civiques.  Le film-documentaire « I am not your negro » (2016) sur la question raciale aux États-Unis a été écrit en utilisant exclusivement ses propres mots. 

Femme, homme, noir, blanc, homosexuel, déviant, handicapé… Ces étiquettes sont rarement remises en question. Par exemple, nous ne discutons presque jamais l’étiquette « noir ». Au contraire, nous la considérons généralement comme « normale » voire « naturelle » ou « inévitable ».

Dès lors, comment Baldwin, écrivain « noir » américain peut-il écrire :

« Je n’étais pas un « nègre », même si c’est ainsi que vous m’appeliez. »(1)

Et bien, c’est parce qu’il a compris qu’une étiquette ne correspond pas à une réalité d’ordre naturel. Au contraire, elle résulte d’une construction sociale :

« J’avais été inventé par les blancs. »

L’étiquetage sert un intérêt ou renforce un pouvoir

La plupart du temps, l’étiquetage est utilisé par des groupes ou des classes sociales qui cherchent à ajouter à leur pouvoir ou à le conforter par une légitimité morale.

« Si vous croyez que je suis un nègre c’est parce que vous en avez besoin. »

Dans le contexte de la société américaine des 18-19èmes siècles,  l’étiquette « noir » a contribué à asseoir les intérêts économiques des planteurs esclavagistes.

« C’était une politique délibérée, martelée en place, pour gagner de l’argent avec de la chair noire. »

Elle participait alors à une tentative de justification morale de l’esclavage. Il s’agissait de dénier aux esclaves leur qualité d’être humain.

« Afin de justifier le fait que l’on traitait des hommes comme des animaux, la république blanche s’est lavée le cerveau afin de se persuader qu’ils étaient effectivement des animaux et méritaient d’être traités comme tels. »

L’étiquetage s’adosse à des stéréotypes

L’étiquette met toujours en exergue une caractéristique physique ou comportementale, ici la couleur foncée de la peau. Mais elle s’adosse aussi à des stéréotypes. Ces croyances concernent les manières d’être ou de se comporter des personnes étiquetées. Alcoolisme, délinquance, violence conjugale, paresse, infantilisme et carences intellectuelles :

« Tous les blancs vous expliquent par le menu que vous n’êtes qu’un bon à rien. »

L’étiquetage s’objective dans les corps

Bien loin de se cantonner à des éléments conceptuels, l’étiquetage devient tangible, à tous les niveaux de la vie personnelle et sociale des étiquetés. Tout d’abord, le processus impacte les corps.

Au premier chef, Baldwin évoque la connaissance intime de la violence physique.

« A l’âge de dix-sept ans, j’avais déjà vu pieds, poings, tables, matraques et chaises rebondir sur ma tête. »

Le corps est aussi saisi par les émotions et les sentiments que génèrent l’étiquetage : désespoir, peur, inquiétude, frustration, humiliation, rage, haine.

« A vingt-deux ans, j’étais un survivant, habité d’une soif de meurtre. »

Il est important de souligner que l’étiqueteur s’expose au même processus. Ainsi Baldwin avance que la population « blanche » américaine est habitée par une culpabilité plus ou moins refoulée et par la peur que le « noir » puisse lui faire subir ce qu’il a subi.

« Comme ils se savent détestés, ils ont tout le temps peur ; voilà comment on parvient à une formule infaillible pour la cruauté. »

L’étiquetage s’objective dans l’environnement matériel et social

L’ensemble de l’environnement matériel et social est lui-même structuré selon la dichotomie qu’opère l’étiquetage. Les « Noirs » sont relégués aux quartiers les plus délabrés, aux travaux les moins valorisants et valorisés, aux écoles et aux universités de second ordre.

« Le système scolaire est utilisé pour empêcher les noirs de devenir ou même de se sentir égaux. Cela explique pourquoi les infrastructures ne furent jamais égalitaires. »

Même l’application des lois concourt à enseigner l’habitude de l’infériorité. Elle est intransigeante dans l’accomplissement des devoirs et laxiste dans la protection des droits.

« (…) un gouvernement qui m’oblige à payer des impôts et à assurer sa défense partout dans le monde et qui dit qu’il ne peut pas protéger mon droit de vote, mon droit de gagner ma vie et de vivre où bon me semble. »

L’étiqueté devient ce que l’on attend de lui

Tout les phénomènes décrits précédemment conduisent l’étiqueté à accepter la définition qui est donnée de sa personne.

« Il m’a fallu beaucoup d’années pour vomir toutes les saletés que l’on m’avait enseignées sur moi-même et auxquelles je croyais à moitié, avant de pouvoir arpenter cette terre comme si j’y étais autorisé. »

Plus encore, le mécanisme pousse les gens à adopter des comportements conformes à ceux attendus  les stéréotypes. Les personnes finissent par faire ce qu’on a prétendu qu’elles étaient prédéterminées à faire (sombrer dans l’alcoolisme, la drogue, commettre des actes délictueux,…).

« J’ai connu nombre d’hommes et de femmes noirs qui croyaient véritablement que c’était mieux d’être blanc que noir et dont les vies furent ruinées, voire annihilées par cette croyance ; et j’ai moi même, longtemps porté en moi les graines de cette destruction. »

L’étiquetage conduit à la déréalisation

Sur un thème similaire, lire aussi l’article « Le regard sociologique contre la pensée métaphysique ».

L’étiquetage est un processus social puissant qui conditionne nos esprits en intercalant des images, des croyances entre le réel et nous. En acceptant une étiquette, que celle-ci concerne autrui ou soi-même, on se prive d’observer la réalité de l’être et d’apprendre quoi que ce soit à son sujet.

« Les Américains ont si peu d’expérience – non pas de ce qui arrive mais de à qui cela arrive – qu’ils n’ont aucune clé pour envisager l’expérience d’autrui (…) Force est de constater que notre relation au monde apporte la preuve que cela n’est pas peu vrai. »

Dès lors et afin de ne pas sombrer dans la déréalisation il devient vital de débusquer et de s’affranchir des étiquettes que nous avons intériorisées. C’est la voie qu’a choisie James Baldwin. Quand des militants du Black Power ou du Black is Beautiful ont accepté l’étiquetage par la couleur mais en inversant les valeurs du blanc et du noir, il a préféré quant à lui dénier toute valeur à la couleur dans la distinction entre les être humains.

Exerçons-nous aussi, à observer comment des étiquettes opèrent en nous à des niveaux plus ou moins conscients.

(1) Les citations de J. Baldwin sont extraites de La prochaine fois le feu (Folio) et de Retour dans l’œil du cyclone (Bourgeois Editeur).

© Gilles Sarter


Dans quelle situation avez-vous observé qu’une étiquette orientait votre relation à autrui?

Laissez un commentaire

Publié par secession dans Tous les articles, 1 commentaire