EO Wright

Relations d’Exploitation, d’Oppression et de Domination

Relations d’Exploitation, d’Oppression et de Domination

La relation d’exploitation joue un rôle fondamental dans l’organisation des sociétés capitalistes. A ce titre, il convient d’en détailler les principes et de bien la distinguer des relations d’oppression et de domination.

Les Relations Sociales

Les relations d’exploitation, d’oppression et de domination représentent trois types de relations sociales. C’est donc cette notion qu’il convient d’abord de clarifier. Contrairement à ce que le langage courant laisse entendre, ce qui est relié dans les relations sociales ce ne sont pas des gens mais des actions sociales. C’est-à-dire, selon la définition classique de Max Weber, des actions orientées vers autrui.

Ainsi, lorsque nous évoquons la relation entre employeurs et travailleurs, il s’agit d’une manière elliptique de parler des relations entre les actions des uns et des autres.

Si nous y réfléchissons bien, il paraît même difficile de définir ces deux catégories d’acteurs sans faire référence aux comportements des uns à l’égard des autres. Les employeurs embauchent, encadrent, donnent des ordres, définissent le travail et licencient des travailleurs. Ces derniers vendent leur force de travail et obéissent à des employeurs.

La Relation d’Exploitation

Pour être qualifiée d’exploitation, E.O. Wright précise qu’une relation sociale doit satisfaire les trois principes que sont l’interdépendance inverse de la prospérité, l’exclusion des moyens de production et l’appropriation de l’effort des exploités.

L’interdépendance inverse de la prospérité signifie que la prospérité matérielle des exploiteurs dépend causalement de la privation matérielle des exploités.

Les exploiteurs s’enrichissent parce que les exploités s’appauvrissent. Les intérêts des exploiteurs et des exploités ne sont pas différents, ils sont antagonistes.

Le principe d’exclusion désigne le fait que les exploités sont exclus de l’accès à certaines ressources productives.

Ce principe est étroitement lié, dans nos sociétés, à l’idée de propriété. Cette notion est porteuse d’une ambiguïté. Elle incite à penser que les droits de propriété sont des relations des personnes aux choses.

En réalité, il faut garder à l’esprit que ce que nous appelons des droits sur des biens définit une relation sociale. Il s’agit d’une relation d’exclusion dans le cadre de l’utilisation de ces biens. Les propriétaires de terres, de machines ou d’usines, reconnus par le droit de propriété, décident seuls de l’usage ou du destin de ces choses. Ils peuvent les utiliser pour produire des marchandises. Ils peuvent les louer, les prêter, les vendre ou même les détruire si ça leur chante. Les non-propriétaires sont exclus de toutes ces possibilités d’agir.

Erik Olin Wright, Class Counts: Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 Les relations de propriété concernent donc la manière dont les activités des gens sont reliées. Elles ne concernent pas simplement leur distribution. Pour cette raison, Bernard Friot (L’enjeu du salaire) dit que, dans le système capitaliste, les travailleurs sont traités comme des « mineurs sociaux ». En effet, ils sont écartés de toutes les décisions qui portent sur l’usage des moyens de production, sur ce qui doit être produit, sur ce qui doit avoir de la valeur ou pas… Seule leur est due une rémunération qui constitue un pouvoir d’achat.

Il existe des sociétés, au sein desquelles, les relations sociales n’excluent personne de l’accès direct aux moyens de subsistance (terres, animaux, plantes…). Le système économique capitaliste détruit les relations de ce type quand il s’impose comme modèle dominant. Une minorité finit par écarter la majorité des gens de l’accès direct aux moyens de subsistance.

Le troisième et dernier principe de l’exploitation est le principe d’appropriation. Les exploiteurs s’approprient l’effort des exploités.

Les capitalistes détenteurs des moyens de production s’approprient la survaleur du travail de leurs employés (la différence entre la valeur créée par leur travail et la valeur de leur rémunération).

La Relation d’Oppression

La relation d’exploitation ne peut être confondue avec la relation d’oppression. L’oppression est une relation sociale qui ne s’appuie pas sur le principe d’appropriation mais seulement sur le principe d’exclusion.

Les opprimés sont purement et simplement exclus de l’accès aux ressources productives. Dans cette situation, l’oppresseur n’a pas besoin des opprimés.

La colonisation de l’Amérique, par exemple, a abouti à l’exclusion des peuples autochtones de l’accès aux ressources naturelles et finalement à leur génocide. En Afrique du Sud contrairement à ce qui s’est passé en Amérique, la colonisation s’est accompagnée de l’exploitation de la population locale, pour l’extraction minière ou l’agriculture.

L’exploitation est une forme de relation qui est peut-être plus explosive que l’oppression. En effet, elle confère une forme de pouvoir aux exploités, dans la mesure où les exploiteurs ont besoin de leur travail. Les personnes oppressées n’ont que la résistance physique. Celle-ci est précaire. Comme les oppresseurs n’ont pas besoin des opprimés, ils peuvent réagir à leur encontre de manière très sanglante.

La Relation de Domination

Exploitation n’est pas non plus synonyme de domination. Dans son ouvrage de synthèse sur les courants de la critique sociale, Hémisphère gauche, Razmig Keucheyan souligne que le concept d’exploitation qui était autrefois très présent dans les sciences sociales tend à disparaître au profit de celui de domination qui est supposé plus inclusif.

Cette tendance correspond à une perte de centralité du conflit entre capital et travail, dans l’explication des phénomènes sociaux. Pour E.O. Wright, ce décentrement constitue une faiblesse.

Sur le plan de l’analyse sociologique, la distinction entre domination et exploitation est importante, si nous voulons préserver l’idée que les intérêts des individus ne sont pas seulement n’importe quel intérêt subjectif.

La domination réfère à la capacité de contrôler les activités des autres. Elle n’implique pas des intérêts spécifiques aux acteurs impliqués. Par exemple, les parents dominent leurs enfants. Mais cela n’implique pas que les deux catégories d’acteurs aient des intérêts antagonistes.

A l’inverse, l’exploitation implique un ensemble d’intérêts matériels opposés. Les profits économiques sont acquis à partir du travail de ceux qui sont exploités. Bien sûr, il y a aussi de la domination dans la production.

A ce titre, toute exploitation entraîne une forme de domination. Cependant toute domination n’implique pas exploitation.

Et c’est bien la relation d’exploitation qui est centrale dans l’économie capitaliste et qui permet à 26 multimilliardaires de posséder plus que 3,8 milliards de personnes dans le besoin.

© Gilles Sarter

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Pouvoir social & Économie

Pouvoir social & Économie

Dans « Utopies réelles », Erik Olin Wright décrit une série de voies possibles pour renforcer le pouvoir social au sein des activités économiques.

Par pouvoir social, le sociologue désigne le pouvoir qu’exercent les gens en s’associant volontairement. La capacité mobilisatrice de ces associations (partis, syndicats, coopératives, communautés, ONG…) permet d’organiser des formes d’actions collectives qui font avancer les objectifs communs.

Pouvoir social dans l’économie

Voir notre article : 7 voies pour renforcer le Pouvoir Social dans l’économie.

Les voies qui permettent d’introduire davantage de démocratie dans les activités économiques peuvent prendre différentes formes : économie sociale, économie coopérativiste, démocratie participative…

L’idée que défend E.O. Wright consiste à dire qu’un mouvement d’ensemble qui combinerait ces différentes voies partout où cela est possible pourrait conduire à une modification des rapports de force et de domination capitalistes.

De son propre aveu, cette théorie peut paraître à la fois séduisante et assez improbable.

D’abord elle peut séduire. En effet, les sociétés capitalistes semblent présenter de nombreux interstices. Dans ces interstices peuvent s’immiscer des formes d’activités économiques non capitalistes.

Freins de l’État capitaliste

En même temps, il peut paraître tout-à-fait improbable que l’accumulation de ces expériences puisse réellement supplanter le capitalisme.

D’une part, les grandes entreprises détiennent des richesses immenses et sont donc en mesure de maintenir ces alternatives à la marge de l’économie générale.

D’autre part, pour de nombreux penseurs, les États des sociétés actuelles ne sont pas prêts à admettre la remise en question de la prédominance du capitalisme.

Les tenants de l’idée d’un « État capitaliste » avancent qu’il n’est pas seulement question d’États « dans » des sociétés capitalistes mais bien de structures étatiques qui tendent à reproduire les rapports capitalistes et à bloquer les autres possibilités.

Pour ces penseurs, l’État soutient systématiquement le capitalisme, non pas en raison de la préférence des gouvernants mais du fait même de sa structure. Les mécanismes qui sous-tendent son action sont biaisés de sorte à favoriser systématiquement les intérêts de la classe capitaliste.

Si tel est le cas alors un approfondissement significatif et durable de la démocratie au sein des sociétés capitalistes n’est pas envisageable. La démocratie par participation directe des citoyens aux décisions économiques restera confinée à des secteurs marginaux.

États hybrides

Toutefois, pour le sociologue ces critiques sont fondées sur une conception du monde social qui est contestable. Fondamentalement, celle-ci repose sur l’idée que les sociétés sont des systèmes intégrés et cohérents dont les éléments doivent être bien assemblés pour fonctionner.

A l’inverse, E.O. Wright nous invite à considérer les sociétés comme des systèmes qui sont faiblement ajustés.

Ainsi, dans les sociétés dites capitalistes cohabitent des structures économiques capitalistes mais aussi étatiques (entreprises et administrations publiques) et socialistes (coopératives de travailleurs, économie sociale…).

De la même façon, l’État combine en son sein des éléments antinomiques qui peuvent le conduire à agir de manière contradictoire. Pour E.O. Wright, la description de l’État comme État capitaliste devrait être comprise comme un type idéal.

Les États capitalistes réels doivent être appréhendés comme des systèmes hybrides, à l’intérieur desquels, selon des degrés variables les mécanismes en faveur du capitalisme sont plus ou moins dominants.

C’est ainsi qu’au milieu du 20ème siècle, les États capitalistes ont mené des politiques de la sociale-démocratie. Ils ont alors facilité le développement de réglementations et d’administrations publiques dynamiques.

A l’époque actuelle, la sociale-démocratie ne prospère plus. Le capitalisme a retrouvé sa voracité. Le pouvoir populaire semble affaibli dans sa capacité à contester sa domination absolue.

Un retour à la situation qui prévalait dans la seconde moitié du 20ème est-elle encore possible ?

Deux tendances favorables

Le sociologue américain pense qu’il existe des sources d’optimisme. Il pense que deux tendances peuvent éroder la position dominante du capitalisme.

Premièrement, le réchauffement climatique pourrait provoquer la fin du néolibéralisme. Les adaptations nécessaires aux nouvelles conditions écologiques vont demander une augmentation considérable de biens publics fournis par l’État (notamment des infrastructures).

Leur financement nécessitera une augmentation considérable de la fiscalité. En outre, il faudra réhabiliter, dans les esprits, la fonction interventionniste de l’État comme pourvoyeur de services et de biens publics.

En France, Cédric Durand (économiste) et Razmig Keucheyan (sociologue) proposent de créer un nouvel impôt sur la fortune pour financer la transition écologique. Le principe en est simple. Au-dessus de 10 millions d’euros l’État prélèverait tout. La mesure concernerait 0,1 % de la population. Les 500 milliards d’euros récoltés financeraient une instance chargée d’élaborer et d’exécuter un plan d’investissement dans l’écologie. Sa gouvernance répondrait au principe de renforcement du pouvoir social. Elle inclurait des élus, syndicats, associations de consommateurs, des citoyens tirés au sort, des scientifiques…

Si ces processus de revalorisation du rôle de l’État comme fournisseur de biens publics se déroulent dans un cadre démocratique, ils peuvent favoriser des interventions à vocation sociale plus large.

Ces politiques sociales seront aussi encouragées par une seconde tendance. La révolution de l’information et ses bouleversements technologiques vont avoir des effets conséquents sur l’emploi. Il va en résulter une augmentation de la précarité et de l’exclusion sociale pour une portion significative de la population.

Cette tendance est susceptible de produire de l’instabilité sociale et des conflits coûteux.

L’exclusion économique d’une part importante de la population et l’insécurité sociale engendrées par les changements technologiques devront être pris en charge par des politiques publiques.
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Dans ce contexte, E.O. Wright voit une chance pour les mobilisations et les luttes populaires de produire des nouvelles formes d’interventions publiques qui garantiraient le développement d’activités économiques plus démocratiques et égalitaires.

(c)Gilles Sarter

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Renforcer le Pouvoir Social dans l’Économie

Renforcer le Pouvoir Social dans l’Économie

E.O. Wright propose, dans "Utopies réelles", de prendre au sérieux le radical "social" dans socialisme.

Il utilise l'expression "pouvoir social" pour identifier les alternatives qui permettent d'introduire plus de démocratie, dans les décisions économiques.

Capitalisme et étatisme

L'organisation des activités économiques au sein des sociétés requiert de nombreuses prises de décisions :

Que produire ? Comment le produire ? Quelle est la valeur de ce qui est produit? Quelles externalités négatives sociales ou environnementales sont acceptables ? Qui possède la valeur produite ?…

Toutes ces décisions ont à voir avec l'exercice du pouvoir. Et dès lors, la question centrale devient : qui décide?

Au sein des sociétés occidentales actuelles, les activités économiques sont principalement organisées de manière étatique et capitaliste.

Étatisme signifie que la production et la distribution sont contrôlées par l’État. En France, les administrations et les entreprises publiques produisent des biens et des services dans les secteurs de l'éducation, de la sécurité, de la défense, de l'énergie, de la santé, des transports, de la recherche... Le pouvoir de décision au sein de ces organisations étatiques appartient aux hommes politiques et aux hauts-fonctionnaires.

Le capitalisme repose sur l'idée qu'au sein de l'entreprise seule la propriété des moyens de production et des capitaux confère le droit de décision. Les travailleurs qui ne possèdent pas les machines mais dont le travail est indispensable à leur mise en activité sont maintenus, selon l'expression de Bernard Friot, dans un statut de mineur social. Rien d'autre ne leur est dû que leur rémunération.

Bernard Friot, L'Enjeu du Salaire, La Dispute.L'étatisme aussi bien que le capitalisme supposent une violence indéfiniment renouvelée qui écarte les principes démocratique et égalitariste. La justice politique énonce, en effet, que toutes les personnes devraient avoir un accès égal aux moyens nécessaires pour participer aux décisions qui affectent leurs vies en tant qu'individus et en tant que membres de la communauté.

Pouvoir social

Ce que les idées reçues cherchent justement à masquer, c'est que toutes les personnes sont parties prenantes dans les activités économiques, pas seulement les capitalistes et les hommes politiques.

Elles le sont au sens restrictif quand elles participent directement à la production et à la consommation. Et elles le sont au sens large parce que leurs existences sont affectées par ces deux activités même quand elles n'y participent pas directement (pollution, nuisances, maladies, occupation de l'espace, impôts...).

Il en résulte que si les principes de la démocratie étaient effectivement appliqués – le fameux gouvernement par le peuple – alors chacun pourrait participer aux prises de décisions qui concernent l'économie : ce qui doit être produit, comment il doit être produit, quelle est la valeur de ce qui est produit, quelles externalités négatives sont tolérables...

E.O. Wright décrit 7 voies qui permettent de mettre en œuvre un contrôle démocratique direct et indirect de l'économie.

Ces différentes voies reposent sur la capacité des individus à s'organiser politiquement pour faire progresser leurs objectifs. En effet, les associations volontaires (partis, syndicats, clubs, communautés, ONG...) sont en mesure d'exercer un pouvoir par leur capacité d'action collective. C'est ce que E.O. Wright appelle le "pouvoir social".

L'idée d'un pouvoir social capable de défier le pouvoir économique ou étatique est illustrée par le slogan : "Ils ont des milliards. Nous sommes des milliards".

Si la démocratie est le nom donné à la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social, "socialisme" est le nom qui désigne la subordination du pouvoir économique au pouvoir social.

Le socialisme est alors défini comme une structure économique dans laquelle les multiples déclinaisons du pouvoir social encadrent l'organisation de l'activité économique, directement ou indirectement.

Socialisme étatiste

L'idée de base du socialisme étatiste est la suivante. L’État est un instrument à travers lequel la société civile pourrait contrôler certaines activités économiques.

Dans ce système, les personnes s'assembleraient en associations ou partis volontaires. Leurs représentants assumeraient démocratiquement et de manière transparente le contrôle des administrations et entreprises publiques.

Dans nos sociétés contemporaines, la production par l’État de services (éducation, santé, transports en communs...) est très peu subordonnée au pouvoir social.

Les politiques visent davantage à renforcer les conditions favorables au développement des entreprises capitalistes, à leur céder des pans entiers de l'activité publique (autoroutes, énergies...) ou à leur en ouvrir les portes (ouverture de l'éducation nationale aux entreprises du numérique...).

La démocratisation de l’État est donc un préalable nécessaire pour que la production de services et biens publics émane de l'exercice d'un authentique pouvoir social.

Régulation sociale-démocrate de l'économie

L’État dans la régulation sociale-démocrate de l'économie n'agit pas comme producteur mais comme régulateur de l'activité économique.

L’interventionnisme étatique inclut de nombreuses mesures : contrôle de la pollution, de la santé au travail, de la qualité des biens et services, fixation des salaires...

L'expression du pouvoir social dépend bien sûr de la démocratisation des processus régulateurs étatiques. Car encore une fois, les politiques actuelles des États occidentaux répondent davantage aux besoins et au pouvoir des entreprises capitalistes qu'à ceux de la société civile.

 

pouvoir social dans l'économie selon le sociologue erik olin wright

 

Démocratie associative

La démocratie associative englobe toutes les modalités d'organisation qui permettent à la société civile de participer à l'orientation des activités des structures économiques publiques ou privées.

La forme la plus connue est peut-être celle des dispositifs de négociation tripartites (syndicats, organisations patronales, État) sur la réglementation du travail et de l'emploi.

Ce modèle peut aussi être appliqué dans de nombreux autres domaines : environnement, santé, éducation... Il consiste à rassembler les parties prenantes (communautés locales, association d'usagers ou de protection de la nature, professionnels et entreprises du secteur concerné, représentants de l’État...). Ces assemblées prennent des décisions de manière transparente et délibérative.

Capitalisme social

Dans la voie du capitalisme social, les groupements d'intérêt issus de la société civile exercent directement leur pouvoir social sur les entreprises.

L'exemple le plus classique est celui des syndicats de travailleurs qui réussissent à imposer des augmentations de salaire ou des améliorations des conditions de travail.

Une version plus radicale serait de remplacer les comités d'administration ou d'actionnaires des entreprises par des comités composés de toutes les parties prenantes : propriétaires ou actionnaires, salariés, consommateurs, communautés de riverains, associations de protection de l'environnement...

Une autre possibilité serait de remplacer les services publics qui sont chargés du contrôle de la fraude, de l'hygiène, de la sécurité, de la pollution… par des comités de travailleurs, de consommateurs...

Économie de marché coopérativiste

Les coopératives de travailleurs autogérées fonctionnent selon le principe démocratique une personne, une voix.

Afin de renforcer la place des coopératives au sein des économies capitalistes, E.O. Wright propose de favoriser le développement d'une économie coopérative de marché.

Il s'agit de favoriser les regroupements en coopératives de coopératives permettant de mutualiser des moyens (formation, logistiques, matériels...). On pourrait aussi imaginer de favoriser l'organisation de filières de coopératives de l'amont à l'aval, par exemple : des coopératives d'agriculteurs approvisionnant des coopératives agro-alimentaires qui distribuent leur production au sein de super-marchés coopératifs...

Économie sociale

L'économie sociale suppose l'implication directe d'associations de bénévoles dans les activités économiques.

Les collectifs produisent directement des biens ou des services sans que la production soit soumise au calcul du profit ou à la rationalité technocratique de l’État.

Par exemple, l'encyclopédie Wikipédia dissémine gratuitement de la connaissance élaborée par des bénévoles. Les coûts de fonctionnement sont assurés principalement par des dons.

Socialisme participatif

Le socialisme participatif combine le socialisme étatique et l'économie sociale.

Les associations exercent leur pouvoir social à travers l’État ou les collectivités locales. De plus, elles participent directement aux activités économiques déployées par l’État.

E.O. Wright avance comme exemple la mise en place d'un budget participatif à Porto Alegre au Brésil. Les associations de citoyens sont responsables de la mise en place des politiques municipales. En même temps, elles sont directement engagées dans les projets d'infrastructures publiques décidés par ces politiques.

Trois conditions de réussite

Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte.La conception du socialisme que défend E.O. Wright n'a rien à voir avec les tentatives de planification globale, encadrées par des institutions bureaucratiques centralisées, qui ont eu lieu dans l'ex-URSS et les pays de sa sphère d'influence.

Cette approche ne prétend pas résoudre définitivement le problème du contrôle des activités économiques. Les 7 voies décrites reposent sur l'idée qu'il est possible d'exercer un contrôle démocratique direct ou indirect sur l'économie. Cette liste ne constitue pas un inventaire complet des initiatives existantes ou imaginables allant dans ce sens.

Les propositions examinées renforcent le pouvoir d'agir social mais préservent une place substantielle aux marchés.

Découvrez d'autres article de sociologie critiquePour le sociologue, seul un mouvement intégrant simultanément l'ensemble de ces modèles pourrait contraindre ces marchés en fonction de priorités démocratiques et tenter de neutraliser leurs effets négatifs.

© Gilles Sarter


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Inégalités sociales : Deux Approches

Inégalités sociales : Deux Approches

Les inégalités sociales font l'objet de différentes approches en sociologie. Pour Erik Olin Wright, ces approches se rattachent toutes plus ou moins à deux grandes traditions de pensée.

La première met l'accent sur l'analyse des attributs individuels. La seconde tente de mettre au jour les structures sociales qui sous-tendent les inégalités.

Ces deux traditions débouchent sur des conceptions différentes des classes sociales. Enfin, elles sont liées à des implications normatives qui mettent en avant des demandes d'équité ou de démocratie.

Les inégalités sociales expliquées par les attributs

La fable d’Ésope sur la Cigale et la Fourmi est une fable sur l'inégalité.

La fourmi passe l'été à accumuler de la nourriture et la cigale à chanter. Au début de l'hiver, la première est riche. La seconde est pauvre, sans réserve et affronte la famine.

L'inégalité matérielle des deux insectes reflète les efforts qu'ils ont fournis. Et ces efforts sont l'expression de leurs attributs individuels. La fourmi est travailleuse et prévoyante. La cigale est nonchalante et insouciante.

Au fond, cette manière d'expliquer les inégalités sociales est largement répandue.

Très concrètement, tout au long de notre vie nous sommes jugés, notés, évalués, appréciés sur la base de nos actes et de nos productions. Et ces derniers sont envisagés comme résultant de capacités ou de qualités/défauts personnels : talents, savoir-faire, connaissances, intelligences...

Toutefois cette approche doit nécessairement dépasser le niveau d'analyse strictement individuel pour s'intéresser à la dimension sociale.

En effet, on ne compte plus les études qui mettent en évidence l'importance des facteurs sociaux dans l'acquisition des capacités des gens. Les savoirs, les manières de se tenir, de parler, de penser, d'agir... sont sous l'influence de l'école et des études supérieures, du milieu familial, du voisinage, du genre...

La dimension sociale intervient aussi par un autre mécanisme : la sélection des attributs qui sont valorisés économiquement.

Sur le marché du travail, tous les savoirs et toutes les compétences ne se valent pas. Par exemple, les aptitudes au commandement et à l'organisation sont peut-être plus recherchées et mieux rémunérées par les entreprises que l'empathie ou la créativité.

Les inégalités matérielles résultent donc largement de facteurs sociaux. Non pas que ces facteurs agissent directement sur la distribution des revenus. Mais ils opèrent indirectement en pesant sur l'acquisition des capacités individuelles valorisées économiquement.

Max Weber appelle ce phénomène l'inégalité des chances sur le marché.

La conception graduelle des classes sociales

L'explication des inégalités par les attributs personnels est souvent associée à une conception graduelle des classes sociales. Les classes sont vues comme des barreaux sur une échelle. Elles sont définies comme "supérieures" ou "inférieures" les unes aux autres. Leurs noms reflètent strictement une approche quantitative : classe supérieure, classe moyenne-supérieure, classe moyenne-inférieure...

C'est cette vision qui est adoptée lorsqu'on parle de l'émergence ou du déclin de la classe moyenne. Ou encore quand on appelle à la réduction de la pression fiscale qui pèse sur la classe moyenne...

Dans la mesure où les caractéristiques individuelles expliquent où une personne se situe dans la distribution des revenus. Elles expliquent aussi la classe à laquelle elle appartient.

L'approche normative de l'inégalité

Pour E.O. Wright les tenants de cette approche militent souvent pour davantage d'équité au sein des sociétés. Leur idée étant que tous les individus devraient bénéficier des mêmes opportunités.

E.O. Wright, Two Approaches to Inequality and their Normative Implications, https://items.ssrc.org/two-approaches-to-inequality-and-their-normative-implications/Dans la fable d’Ésope cette équité est réalisée. Les inégalités n'y résultent que de choix individuels : travailler ou pas ; accumuler de la nourriture pour l'hiver ou chanter.

La fourmi et la cigale peuvent être considérées comme entièrement responsables de leurs choix et donc de leurs destins.

Mais, le monde réel ne correspond pas au monde de la fable. Nous ne vivons pas dans un champ. Chacun ne s'adonne pas à la même activité de ramassage. L'enrichissement en fin de journée n'est pas égal au nombre de graines ramassées.

Nous vivons dans un monde où les emplois sont très diversifiés, par la nature des tâches à accomplir. Et surtout, dans ce monde-ci, certains travaux sont mieux rémunérés que d'autres.

Contrairement à la cigale et à la fourmi, les êtres humains qui vivent dans les sociétés capitalistes viennent occuper des emplois dont les niveaux de rémunération sont établis avant qu'ils ne viennent les occuper.

sociologie des inégalités sociales Marx et Weber

L'inégalité expliquée par l'approche structurale

L'approche structurale des inégalités se développe à partir de ce constat.

La distribution des revenus ne résulte pas seulement des qualités ou des efforts fournis par les individus. Elle dépend aussi du processus social qui crée différentes positions et les associent à différents niveaux de rémunération et de pouvoir.

Des attributs individuels, comme le niveau d'éducation ou les diplômes, peuvent peut-être expliquer pourquoi telle personne finit à telle position (ouvrier, cadre, PDG...). En revanche, qu'est-ce qui explique pourquoi les positions sont distribuées comme elles le sont ? Pourquoi certains emplois sont-ils meilleurs que d'autres?

La réponse proposée est que, dans nos sociétés, la création des positions avec leurs caractéristiques spécifiques (rémunération, temps de travail, opportunités d'évolution, sécurité de l'emploi...) dépend des relations de pouvoir entre l’État, les entreprises et les travailleurs.

Le fait que les PDG des grandes entreprises gagnent plusieurs centaines ou milliers de fois plus que les ouvriers reflète très directement leur pouvoir d'établir leur propre salaire, en concertation avec les comités de direction.

Les horaires de travail erratiques dans l'industrie de la restauration rapide ou dans la grande distribution résultent du pouvoir des responsables d'établir les emplois du temps à leur convenance.

La conversion des postes d'enseignants en contrats précaires découlent directement du pouvoir des responsables politiques.

A chaque fois que les travailleurs ont pu obtenir des améliorations de leurs conditions, ils les ont gagnées à travers un rapport de force (grèves, manifestations, votes)...

Conception relationnelle des classes sociales

Cette approche structurale des inégalités débouche sur une conception relationnelle des classes. Ces dernières ne sont plus constituées par des divisions le long d'une échelle de bas en haut, mais en relation les unes avec les autres.

Dans cette perspective, ce qui est important c'est d'identifier les positions que les gens occupent dans la relation sociale qui caractérise la société considérée.

Pour Karl Marx, les sociétés capitalistes sont caractérisées par la relation par laquelle les travailleurs sont rémunérés par les propriétaires des moyens de production.

D'un point de vue relationnel, ce qui compte avant tout, ce n'est pas tellement que les capitalistes possèdent davantage de quelque chose que les travailleurs. Ce qui prime c'est que les deux classes occupent des positions différentes au sein de la relation qui les définit.

Les travailleurs sont ceux qui sont rémunérés pour leur travail, par les capitalistes. Les capitalistes sont ceux qui rémunèrent les travailleurs, qui dirigent leurs activités dans le monde économique et qui s'approprient la sur-valeur de leur travail.

L'approche normative de la démocratie

L'analyse structurale tente d'identifier de quelle manière les différents pouvoirs modèlent la distribution des positions sociales et donc des conditions matérielles de vie.

Les économies capitalistes impliquent une distribution très inégale de ce pouvoir. Et c'est très précisément ce que signifie la propriété privée des moyens de production. Les propriétaires ont le droit et le pouvoir de disposer de leur propriété comme ils l'entendent.

Découvrez nos autres articles de sociologie critiqueEn vertu de la possession des moyens de production, ils exercent leur pouvoir en définissant les activités à accomplir et les conditions de leur accomplissement. Ils décident de l'affectation des rémunérations à différentes sortes de position. Ils façonnent cette distribution en pesant sur les politiques de l’État...

Au cours des dernières décennies, les contraintes à l'exercice de ce pouvoir se sont affaiblies, sous la bannière du néolibéralisme. Le pouvoir des syndicats a périclité. La réglementation du travail a été allégée dans le sens de la flexibilité. La concentration du capital contribue à la concentration du pouvoir...

Dans ce contexte, nous avons vu que l'approche des inégalités par les attributs débouche sur une demande pour plus d'équité. L'idée qui prévaut est que tous les individus devraient bénéficier des mêmes opportunités. Dans cette perspective l'accent est mis, par exemple, sur les politiques d'éducation, de formation et de lutte contre les discriminations de genre, d'origine ou de religion.

L'approche structurale des inégalités, qui est soutenue par E.O. Wright, est sous-tendue par un idéal normatif de démocratie.

Elle postule que le renversement des tendances actuelles dans la distribution du pouvoir est essentiel pour espérer réduire les inégalités structurales. A cet effet, la participation commune de tous au pouvoir de définir les positions (les salaires, les temps et les conditions de travail,...) constitue un prérequis indispensable.

A ce titre, la position de E.O. Wright peut être rapprochée de celle de Nancy Fraser. Pour la philosophe la parité de participation aux décisions sociales, politiques et économiques constitue le fondement nécessaire d'une société juste.

© Gilles Sarter


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