Capitalisme

Sociologie du capitalisme et du néolibéralisme Anthropologie économique

Sociologie du Droit : Max Weber

Sociologie du Droit : Max Weber

La sociologie du droit selon Max Weber a pour objectif d'étudier le sens que les individus donnent à la norme juridique.
Pour le sociologue, l'élaboration d'un droit formel - procédural, prévisible et ne s'appuyant sur aucune valeur extérieure -  a joué un rôle de premier plan dans le développement du capitalisme.

La sociologie du droit : les relations sociales

La sociologie du droit s'intéresse à la manière dont les normes juridiques encadrent les relations sociales.

Max Weber parle de relations sociales à propos des comportements qui concernent plusieurs personnes. Celles-ci orientent leurs actions les unes sur les autres.

Max Weber, Sociologie du droit, PUFComme toutes les actions sociales, les relations sociales sont sous-tendues par du sens. Ce qui veut dire que les gens sont capables d'évoquer les raisons pour lesquelles ils se comportent d'une certaine manière.

C'est sous la condition du sens seulement que l'on peut dire que les relations sociales sont les briques à partir desquelles se construisent les édifices sociaux que nous appelons sociétés, familles, entreprises, églises...

Une Église ou un État n'existent que dans la mesure où existent des relations entre des gens et que leurs motifs peuvent être exprimés par rapport à l'idée de cette Église ou de cet État.

Toutefois la notion de relation sociale n'implique pas que les gens lui prêtent un sens identique. Celui-ci peut même être antagonique.

La notion n'implique pas non plus l'idée d'une solidarité entre les acteurs. Cette dernière n'est qu'une modalité de relations parmi tant d'autres : amitié, hostilité, rivalité, coopération, commerce, sexualité, concurrence, etc.

Le droit et les conventions

Certaines relations sociales se répètent et ont cours chez de nombreuses personnes.

Bien souvent (la plupart du temps?), ces relations sociales répétitives sont encadrées par des ordres légitimes. Ces ordres sont plus ou moins manifestes (je ne traverse pas quand le petit bonhomme est rouge) et plus ou moins conscients.

Dans sa "Sociologie du droit", Max Weber distingue entre deux types d'ordre : le droit et la convention.

Le droit implique l'existence d'une instance qui est chargée de veiller au respect de son application. Le cas échéant, cette instance peut punir la violation de l'ordre.

L'instance en charge de la coercition peut prendre différentes formes. La police, la communauté villageoise ou la tribu peuvent agir comme forces de châtiment en cas de transgression d'un ordre légitime.

La convention se distingue du droit. En effet, sa transgression au sein d'un collectif n'implique pas un châtiment. Tout au plus elle peut déclencher une réprobation générale.

Pour être précis, il est aussi important de distinguer entre convention, usage et coutume.

Les usages et les coutumes

L'usage est simplement une régularité dans la relation sociale. Il devient coutume quand sa pratique repose sur une routine ancienne.

Dans le domaine vestimentaire, les modes passagères sont des usages. Par contre, le port de la jupe uniquement par les femmes se rapproche davantage d'une coutume, dans les pays européens. Sauf en Écosse où une tradition existe pour les hommes de porter des kilts.

Notons que les limites entre droit et convention sont flottantes. Il en est de même entre usage et coutume, ainsi qu'entre coutume et convention.

Le non-respect d'une coutume peut être interprété comme une transgression par le groupe et susciter la réprobation générale.

Ces différences et ces flottements nous ramènent aux objectifs de la sociologie du droit.

La sociologie compréhensive du droit

La perspective de Max Weber est celle d'une sociologie compréhensive. Le sociologue s'intéresse au droit pour essayer de mettre au jour sa signification.

Le sociologue n'interroge pas la validité des lois, des règlements comme le juriste. Il s'intéresse uniquement à la conduite des gens telle qu'elle découle de la signification qu'ils donnent du droit.

Comment les gens comprennent-ils la norme, le droit, l'ordre, la sanction... ? Où mettent-ils des limites ? Comment les significations orientent leurs comportements ?

En outre, le droit ayant pour fonction d'encadrer les relations sociales, quelle peut être l'influence de la nature de ces dernières sur son contenu ?

Max Weber s'intéressait au premier chef à la société capitaliste moderne. Il a donc essayé de mettre au jour l'idéal-type du droit qui domine dans une société où les relations marchandes prévalent.

Rappelons qu'un idéal-type, selon la définition établie par le sociologue, est une construction purement intellectuelle. Il agit en fournissant une compréhension de la réalité qui est toujours plus complexe. On le construit en rassemblant des traits épars mais qui s'articulent de manière rationnelle.

L'idéal-type du droit moderne brossé par Max Weber ne prétend pas correspondre à la réalité qui reste indescriptible tant elle est complexe. Mais il prétend fournir un modèle de ce qui en fait son originalité par rapport à d'autres formes de droits.

Le formalisme du droit

Si la rationalité instrumentale ou la calculabilité constitue le trait distinctif du capitalisme, le droit moderne lui se caractérise par son formalisme.

Le droit formel est un système qui obéit à une logique strictement interne. Les lois, les propositions et les notions juridiques s'articulent et se déduisent logiquement entre-elles.

Les considérations externes au droit ne sont pas nécessaires à son fonctionnement.

Au contraire, le droit matériel se réfère quant à lui à des éléments extra-juridiques : la morale, la religion, la politique, l'économie...

Jacques Grosclaude dans son introduction à la "Sociologie du droit" propose un exemple qui permet de bien comprendre ce que l'on entend par formalisme.

Nora et Paul sont agriculteurs. Leurs champs sont limitrophes. Pour accéder au champ de Nora, il faut traverser le champ de Paul. Afin de tirer profit de son fonds, Nora se fait établir une servitude de passage.

Marie rachète le champs de Paul. Puis, elle rachète le champs de Nora et le revend immédiatement à Marc. Celui-ci ne bénéficie plus du droit de passage chez Marie malgré le caractère perpétuel de la servitude.

Cette règle se fonde sur un raisonnement strictement formel qui s'appuie sur l'article 705 du code civil : "Toute servitude est éteinte lorsque le fond à qui elle est due [champs de Nora] et celui qui la doit [champs de Paul] sont réunis dans la même main [au moment où ils sont acquis par Marie]."

Dans cette situation la rationalité formelle s'abstient de toutes considérations extérieures au droit qu'elles soient sociales ou économiques...

Inversement le droit matériel pourrait s'interroger s'il est pertinent pour l'utilisation efficiente des champs que les servitudes puissent s'éteindre. La réponse nécessite l'introduction d'éléments économiques, utilitaires, agronomiques...

Le formalisme et le capitalisme

Max Weber affirme que pour son essor le capitalisme a besoin d'un droit sur lequel il puisse compter comme sur une machine.

Encore une fois cette prévisibilité découle de deux phénomènes.

Le droit est formel quant à la logique. Tout son contenu forme un système logiquement clair, ne se contredisant pas et étant sans lacune.

Mais le droit est aussi formel sur le plan de la procédure. Il n'est valide que s'il se conforme à des caractéristiques extérieures établies une fois pour toute.

Par exemple, la validité d'un acte repose sur l'utilisation d'un mot ou d'une phrase établis une fois pour toute. Un contrat n'est valide que s'il présente une forme écrite bien précise...

La formalisation du droit résulte du travail de juristes spécialisés et professionnels, formés dans des Universités.

Max Weber avance que ces derniers ne se préoccupent que de la cohérence logique des propositions. Ils ne s'intéressent pas aux valeurs qui sous-tendent les propositions juridiques.

Il en résulte un droit entièrement prévisible.

Le formalisme juridique permet en somme à l'appareil judiciaire de fonctionner comme une machine techniquement rationnelle.

Un tel mode de fonctionnement offre aux individus la possibilité d'estimer rationnellement les conséquences juridiques de leurs activités. En ce sens, il est favorable au développement d'activités capitalistes.

La coercition en dernier recours

L'égalité formelle de droit ne fait pas de distinction de personnes. En principe, elle garantit une liberté maximale aux individus dans la poursuite de leurs intérêts matériels.

Dans les faits, au sein des sociétés capitalistes, le pouvoir économique est inégalement réparti. Le formalisme juridique avalise cet état de fait.

Max Weber en conclut que la liberté garantie par le droit formel foulera toujours aux pieds les idéaux de justice matérielle.

De manière générale, le formalisme du droit tend toujours vers le minimum moral.

La modernité se caractérise, selon le sociologue, par un vide normatif : disparition des contenus culturels traditionnels ; fin des grands récits religieux ; absence de valeurs ultimes...

Pour approfondir, lisez aussi notre article sur la sociologie de Max WeberIl est donc aisé pour le système juridique de justifier son auto-fondation et son émancipation vis-à-vis de la morale.

Mais ce phénomène d'auto-fondation a une conséquence. Le consentement aux lois n'est plus fondé comme autrefois sur une validité d'ordre religieuse, charismatique ou coutumière.

L'adhésion aux lois repose dès lors sur la contrainte légale nue. Les justiciables doivent savoir qu'en cas d'insoumission, ils seront forcés physiquement à obéir.

Finalement, dans les sociétés modernes, la cohésion sociale ne reposerait plus sur l'adhésion à des valeurs communes. Elle serait plutôt fondée sur la crainte de se voir appliquer une force physique en cas de refus de se soumettre.

© Gilles Sarter

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Sociologie de la Schizophrénie et Réchauffement climatique

Sociologie de la Schizophrénie et Réchauffement climatique

Georges Devereux (1908-1985) affirme que la civilisation moderne souffre d’une forme de schizophrénie socio-politico-économique. Celle-ci serait due à un manque de réalisme et à une tendance aux extrapolations hâtives.

Sa théorie sociologique de la schizophrénie permet de donner une explication possible de l’absence de réalisme avec laquelle nos sociétés abordent l’urgence écologique.

La schizophrénie

G. Devereux, « Une théorie sociologique de la schizophrénie » (1939) et « La schizophrénie, psychose ethnique » (1965)Le terme a été forgé par E. Bleuler (1911) à partir des mots grecs « fendre, cliver » et « esprit ». Le psychiatre allemand a voulu mettre en évidence ce qui constitue, selon lui, le symptôme fondamental d’un groupe de psychoses : la Spaltung (« fissure », « dissociation »).

Cliniquement la schizophrénie présente des symptômes apparemment très variables. Toutefois on en dégage habituellement les caractères suivants :
– incohérence de la pensée, de l’action et de l’affectivité, appelée aussi discordance, dissociation, désagrégation ;
– détachement à l’endroit de la réalité avec repli sur soi ;
– prédominance d’une vie intérieure livrée aux productions fantasmatiques ;
– activité délirante plus ou moins marquée.

Selon l’Inserm, la schizophrénie concerne 600 000 personnes en France. Elle est plus fréquente en milieu urbain, chez les migrants et les jeunes de 15-25 ans.

Sa survenue reposerait sur des éléments génétiques, des problèmes de développement cérébral, la consommation de substances psychogènes ou encore des facteurs socio-culturels.

Schizophrénie et sociétés modernes

Georges Devereux s’appuie sur son expérience d’ethnologue et de psychothérapeute pour avancer l’idée suivante : la schizophrénie constitue la psychose ethnique type des sociétés modernes complexes.

L’individu moderne apprend à être schizophrène au contact de sa société-culture et de ses modèles schizophréniques.

Son investigation débute par une série d’observations. Les désordres fonctionnels sont aussi communs dans les sociétés traditionnelles, peu différenciées que dans les sociétés modernes.

Toutefois, il y a absence quasi-totale de schizophrénie dans les communautés traditionnelles qui n’ont pas été soumises à des processus d’acculturation violents et massifs.

Enfin, les symptômes de la schizophrénie sont toujours accompagnés de signes manifestes de désorientation.

Ainsi, les seuls cas de schizophrénie qu’il a observés chez des membres de communautés traditionnelles concernent des individus qui ont quitté leur milieu d’origine (pour s’installer en ville par exemple) ou dont la communauté connaissait des bouleversements socio-culturels, en raison de sa mise en contact avec le monde moderne.

L’ethnopsychiatre formule alors l’hypothèse que la schizophrénie est provoquée chez l’individu par des tentatives inefficaces pour s’adapter à un milieu en voie de transformation.

Mais quels liens établit-il entre le type de la société moderne, le sentiment de désorientation et la schizophrénie ?

Orientation dans un contexte socio-culturel

Toutes les sociétés composent des environnements qui comme l’environnement physique exigent un effort d’orientation de la part des individus. Afin de s’y orienter efficacement, ces derniers ont besoin d’un apprentissage. Cet apprentissage s’appuie sur la présence dans l’environnement d’un certain degré de régularité.

Les régularités permettent aux gens d’extrapoler à partir d’expériences passées.

Toutes les cultures et sociétés présentent un grand nombre de régularités : modalités d’organisation familiales ou économiques, langage, lois, devoirs, interdits, règlements, signes, coutumes, modes… Ces différents éléments permettent aux individus d’extrapoler la conduite à adopter d’une situation à une autre.

Des sociétés traditionnelles moins complexes

Il existe cependant, selon Georges Devereux, une différence importante entre les communautés de vie traditionnelles et les sociétés modernes. Dans les premières, la structure sociale est moins différenciée que dans les secondes. Les éléments culturels sont moins diversifiés.

Par exemple, les statuts sociaux, les rôles et les tâches qui y sont afférentes sont généralement clairement définis : statut, rôle et fonction d’une mère, d’une tante, d’un grand-père, d’un berger, d’un guerrier…

Les gens sont pleinement orientés dès leur plus jeune âge au sein de ce qui constituera toujours un univers familier. Il leur est relativement facile d’extrapoler du connu à ce qui l’est moins.

Ainsi le passage d’une classe d’âge ou d’un statut à un autre désoriente peu, ni éventuellement le changement de métier ou de village.

Des sociétés modernes très différenciées

La situation de l’individu moderne est bien plus ardue. Son environnement social et culturel est très complexe.

La société moderne est organisée en champs ou univers sociaux qui possèdent chacun leurs propres modalités de fonctionnement (mondes du travail, de l’école et de l’enseignement, de la politique, de la famille…).

En outre, la société est divisée en classes sociales qui correspondent à des conditions matérielles et symboliques d’existence très différentes.

A la complexité des structures sociales s’ajoutent une non moindre complexité des éléments culturels. Les valeurs, les règles, les modes, les pratiques connaissent une grande diversité d’un univers ou d’une classe sociale à l’autre.

Il est évident qu’au sein des sociétés modernes, les individus ne peuvent embrasser l’ensemble de la production culturelle (culturel s’entend ici au sens large).

Je ne cite qu’un exemple parmi tant d’autres : celui du droit. Seuls des professionnels qui y consacrent leur quotidien peuvent avoir une vision exhaustive de ce qui s’y produit, dans le domaine de leurs spécialités respectives (droit familial, fiscal, commercial…).

De la même manière, la plupart des gens ont une connaissance très superficielle des conditions de vie des classes sociales auxquelles ils n’appartiennent pas.

La même remarque vaut pour ce qui concerne les univers sociaux : que connaissent un étudiant ou un agriculteur, des environnements dans lesquels évoluent un employé d’une grande entreprise ou un homme politique (et vice versa) ?

En général, l’individu moderne ne connaît donc qu’un segment restreint de sa culture-société ce qui lui pose un certain nombre de problèmes lorsqu’il cherche à s’y orienter.

schizophrénie dans les sociétés capitalistes et question climat

Le problème de l’extrapolation

Le raisonnement par extrapolation est d’ordinaire suffisant dans les cultures suffisamment simples où le rythme de changement est relativement lent.

En revanche, l’extrapolation n’est pas le processus théorique qu’il convient d’appliquer dans un milieu culturel complexe ou en cours de transformation rapide.

Or dans les sociétés modernes, les individus sont fréquemment confrontés au changement. Au cours de notre vie nous passons par différents univers sociaux : de la famille à l’école, de l’école au travail…

Nos conditions matérielles d’existence et les gens (classes sociales) que nous fréquentons peuvent varier. Nos statuts, nos rôles, nos fonctions se démultiplient tout au long notre existence (écolier, étudiant, célibataire, en couple, mari, parent, employé, élu, retraité, activiste bénévole…).

Nous changeons plusieurs fois de métier. Et si nous gardons le même métier, nos fonctions et les modalités de son exercice évoluent…

Pour vivre ces changements nous sommes généralement mal préparés. Et la plupart du temps, pour tenter de nous orienter notre premier réflexe est d’extrapoler à partir de nos expériences passées.

Nous nous comportons à l’école comme à la maison, ce qui nous vaut de sévères réprimandes, puis au travail nous nous comportons comme à l’école et parfois nous nous comportons en enfants jusqu’à notre retraite…

Une vision disloquée du Monde

L’individu moderne, c’est la thèse de Georges Devereux est en quelque sorte pré-disposé à la schizophrénie. Fréquemment désorienté, il tente de résoudre ses désorientations en extrapolant à partir d’expériences passées.

N’étant pas accoutumé à manier les grandes abstractions, il n’apprend pas à évaluer objectivement la réalité. Il extrapole, forme des stéréotypes, agglomère ou substitue par identification des éléments qui sont disparates.

Dans un langage plus imagé l’ethnopsychiatre écrit que notre tendance à la schizophrénie résulte de notre prétention à comprendre le Monde en fonction de l’hypothétique nombril dont nous sommes issus.

J’ajoute que ce nombril peut tout aussi bien être notre famille, notre classe sociale, notre quartier, notre ville ou notre Grande École

Le problème du schizophrène, c’est son obstination à considérer l’extrapolation comme seul moyen de comprendre le Monde.

Cette obstination à utiliser des cartes périmées pour s’orienter aboutit à une vision profondément disloquée de la réalité.

Une expédition sans retour

Pour illustrer le problème de la schizophrénie en tant que psychose sociale, Georges Devereux recourt à une historiette.

Un centre de recherche basé à Paris projette d’envoyer une expédition exploratoire au Pôle Nord. Au préalable, il organise une mission de reconnaissance pour s’assurer des ressources alimentaires des régions que l’expédition traversera.

Après avoir parcouru 800 kilomètres la mission fait demi-tour. Son rapport établit par extrapolation, avec statistiques à l’appui, que l’expédition exploratoire trouvera un bistrot tous les 500 mètres jusqu’au Pôle Nord.

Cette anecdote prend tout son sel si l’on tente de la transposer à la situation que nous vivons actuellement.

L’expédition exploratoire représenterait l’humanité toute entière. Quant à la destination ce ne serait pas le froid mais, comme vous le savez, le chaud.

La mission de reconnaissance ce serait les apôtres du couple capitalisme-technologie. Leur mot d’ordre serait : « Continuons à avancer comme nous l’avons toujours fait. La technologie viendra à notre secours en cours de route. »

Irréalisme et réchauffement climatique

La situation présente est la suivante. Le changement climatique provoqué par l’activité humaine est acté. La pollution massive de l’eau, des sols et de l’air aura probablement des effets aussi néfastes que le réchauffement climatique. L’espace de vie des différentes espèces animales et végétales est de plus en plus réduit, ce qui conduit à l’effondrement de la biodiversité.

La trajectoire de la catastrophe environnementale est déjà bien engagée. La définition des actions à entreprendre pour tenter de limiter les dégâts nécessite de s’élever à un niveau d’abstraction suffisant pour découvrir la structure d’ensemble du problème.

Mais la tendance du schizophrène est à l’extrapolation, seulement à l’extrapolation.

Lorsque les gouvernements des grandes puissances abordent la question du climat, les mesures qu’ils mettent en avant sont extrapolées à partir du modèle économique capitaliste : mise en place d’un marché du droit à polluer, mesures financières et fiscales incitatives…

Lisez aussi nos autres articles de critique socialeUn autre signe frappant du manque de réalisme avec lequel la question climatique est abordée émane des projets de modification de l’atmosphère pour refroidir la Terre.

Ces projets de géo-ingéniérie extrapolent à l’échelle planétaire l’idée que la technologie peut toujours réparer les dégâts causés par l’être humain.

Pourtant ce que nous enseigne la science lorsqu’elle s’élève à son meilleur niveau d’abstraction c’est bien que chaque intervention sur un système complexe déclenche des chaînes de perturbations. La plupart du temps nous ne les découvrons qu’après les avoir déclenchées.

Le réalisme ou la fin ?

La schizophrénie, rappelle Georges Devereux, est caractérisée par une diminution du taux d’absorption des stimuli nouveaux et des connaissances nouvelles. Le malade en est réduit à opérer uniquement avec des souvenirs.

En somme, le schizophrène continue à se comporter en 2018 comme s’il était en 1950 : pas d’entrave à la production et à la consommation et foi dans le progrès technologique.

En 1965, Georges Devereux concluait son article par cet avertissement : « Notre société devra cesser de favoriser par tous les moyens le développement de la schizophrénie de masse, ou elle cessera d’être. S’il est encore temps de recouvrer notre santé mentale, l’échéance est proche. Il nous faudra regagner notre humanité dans le cadre même de la réalité, ou périr. »

©Gilles Sarter

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Pastoralisme et Capital Symbolique

Pastoralisme et Capital Symbolique

Pendant longtemps, le pastoralisme nomade d'Afrique du Nord a été abordé d'un point de vue économiste. Les observateurs en déduisaient que les éleveurs étaient affligés d'un "complexe du bétail". Leur logique aurait été en totale contradiction avec les contraintes écologiques et économiques réelles.

Un examen plus détaillé des pratiques sociales des éleveurs, à l'aune du concept de capital symbolique, a permis d'apporter sur ces dernières un éclairage nouveau.

Un préjugé ethnocentriste

Nous nous représentons souvent les sociétés humaines comme étant découpées en multiples sous-systèmes : économie, politique, enseignement, famille, religion...

Nous concevons ces sous-systèmes comme fonctionnant selon des lois qui leur sont propres. Et nous les envisageons comme interagissant plus ou moins les uns avec les autres.

Lorsque nous considérons que le sous-système économique doit exercer une domination sur les autres, nous adoptons un préjugé économiste.

En appréhendant les activités humaines de cette manière, il arrive que nous nous privions de comprendre leur véritable logique.

Vision économiste du pastoralisme

Un regard économiste a longtemps été porté sur les pratiques des pasteurs nomades d'Afrique du Nord.

Les observateurs qui adoptaient ce point de vue livraient des descriptions de troupeaux immenses (ovins et caprins). Ils reprochaient à ces derniers de dégrader des sols et une végétation déjà fragilisés par l'aridité du climat.

Une autre critique concernait la proportion trop importante d'animaux âgés. L'entretien d'animaux vieillissants était présenté comme contre-productif.

Les principes de zootechnie auxquels adhéraient ces observateurs commandaient de limiter la pression du bétail sur les parcours. Cette limitation avait pour objectif d'augmenter la ration alimentaire des animaux conservés. La production de lait ou de viande de ces derniers devait en être améliorée.

Pour optimiser la taille des troupeaux, ils recommandaient de vendre tous les jeunes mâles, à l'exception de quelques reproducteurs. La vente des brebis trop âgées pour produire des agneaux était aussi encouragée.

Une critique majeure, enfin, concernait l'usage final des animaux. Des jeunes en pleine croissance, des brebis allaitantes ou des mâles reproducteurs faisaient l'objet de dons ou de sacrifices. Au yeux des observateurs, il s'agissait d'un non-sens zootechnique. Ces bêtes étaient, en effet, les plus productives.

De manière générale, ils regrettaient que des animaux échappassent à toute valorisation marchande.

approche ethnologique du pastoralisme

De l'irrationalité supposée des éleveurs

Les auteurs de ces observations concluaient finalement à l'irrationalité des pratiques des pasteurs. En réalité, cette conclusion découlait d'une série d'à priori.

D'abord, le raisonnement tenu reposait sur l'idée que les activités d'élevage constituaient un sous-système économique.

Dans la continuité de ce prémisse, il paraissait logique pour ces observateurs que l'élevage obéisse aux lois économiques. Or ces dernières étaient propres à l'économie capitaliste : finalité marchande des productions, minimisation des coûts et maximisation des profits, optimisation des rendements...

Enfin, les comportements religieux, politiques, familiaux... étaient vus comme constituant eux aussi des sous-systèmes sociaux. Ces derniers étaient considérés comme ne devant pas entraver le développement de l'élevage.

Or, la situation dans laquelle les observateurs trouvaient les sociétés pastorales leur paraissait contredire tous ces principes. L'usage prioritaire des animaux n'était pas marchand. La conduite des animaux paraissait peu optimale.

Ils en concluaient que dans la mentalité des éleveurs le sous-système économique occupait un rôle secondaire. A l'inverse, ils croyaient que les pasteurs donnaient la priorité aux sous-systèmes familiaux, politiques ou religieux.

La tendance des éleveurs à accumuler du bétail aurait eu pour objectif l'acquisition de prestige. Leur attachement aux animaux était expliqué par leur utilisation dans les rituels accompagnant les grands événements de la vie: naissance, mariage, mort...

Consommation de viande et solidarité

Une logique différente commença à se dessiner lorsqu'on s'intéressa dans le détail aux utilisations des animaux.

Dans les sociétés pastorales, les animaux étaient rarement abattus pour le seul objectif de consommer de la viande. Il fallait au contraire des occasions spéciales : fêtes religieuses (Fête du Sacrifice,...), célébration du début d'activités agricoles saisonnières (sacrifice d'ouverture des récoltes ou des pâturages d'altitude...), commémorations annuelles des marabouts (moussem)...

Les sacrifices intervenaient aussi lors des célébrations des moments solennels de la vie: dation du nom, circoncision, mariage, réception d'hôtes... A ces occasions s'ajoutaient les mises à mort d'animaux blessés avant qu'ils n'expirent naturellement.

Toutes ces circonstances pouvaient être ramenées à un phénomène essentiel. La consommation de viande était toujours un acte collectif. Elle prenait la forme d'un repas communautaire ou du partage de la viande de l'animal égorgé.

En Kabylie, le fait de tuer un animal en cachette constituait même un délit punissable (appelé thaseglout).

Le partage de la viande avait lieu entre les membres de la communauté de vie quotidienne (village ou campement). C'était une occasion de témoigner de la solidarité qui unissait les membres du groupe.

C'est ainsi qu'un éleveur tunisien confiait à un anthropologue : "Si on ne partage pas la viande avec les voisins c'en est fini de l'entraide."

Rappelons que cette entraide jouait un rôle de premier plan. D'abord pour la protection, de la communauté et de ces biens (territoires, troupeaux...). Ensuite, pour mener à bien les tâches nécessitant une force de travail importante: récolte, construction de bâtiments, entretien des canaux d'irrigation...

Au Maroc, le partage (ouzia) qui suivait la mise à mort d'un animal blessé exigeait que les personnes conviées soient proches. En effet, l'acte instaurait un engagement de solidarité. Cette solidarité se manifestait parfois immédiatement. La perte de l'animal était alors prise en charge par les bénéficiaires du partage.

anthropologie économique du pastoralisme

Sacrifices, dons et alliances

La consommation agrégative de viande intervenait aussi pour l'établissement de liens à l'extérieur de la communauté de vie.

La spécificité de l'activité pastorale est de ne pas être définitivement cantonnée à une aire géographique bien déterminée. En premier lieu, elle nécessite des mouvements saisonniers. Au Maroc, ceux-ci s'organisaient principalement selon deux axes : sud-nord et plaine-montagne, entre l'été et l'hiver.

Les pasteurs pouvaient aussi être contraints de se déplacer, en raison d'événements naturels : sécheresses, inondations, asséchements de points d'eau... Parfois des groupes plus puissants les repoussaient hors de leurs parcours habituels.

La mobilité impliquait la gestion de relations avec les groupes des régions d'accueil ou de passage. Il y avait en permanence des intérêts à défendre, des avantages réciproques à s'accorder ou à se refuser.

Les éleveurs devaient se constituer un réseau de connaissances ou d'alliés, le plus étendu possible. Ils élargissaient ainsi au maximum leurs possibilités de circulation. Il fallait aussi nouer des alliances militaires. Parfois, des familles se séparaient de leur groupe d'origine. Elles cherchaient alors refuge dans d'autres communautés et devaient s'y faire accepter.

Les sacrifices et les dons d'animaux intervenaient pour : demander l'autorisation de traverser ou de séjourner sur les parcours ; sceller des pactes pastoraux ou militaires ; racheter le prix du sang ; demander la protection d'un groupe ; sceller les mariages qui étaient une autre manière de s'allier...

Générosité des "grandes tentes"

Les ruminants tenaient donc une position centrale dans la gestion des relations sociales. Dans ces sociétés, le sacrifice d'un animal était considéré comme la meilleure hospitalité.

Et l'hospitalité participait à la centralité de l'honneur dans les rapports sociaux. La langue arabe exprime la force de cette relation par la racine karama. Celle-ci connote tout à la fois les notions de noblesse, de générosité et d'honneur.

Pour aller plus loin, lire aussi notre article sur le concept de capital symboliqueLes démonstrations de générosité garantissaient l'obtention de ce que Pierre Bourdieu appelle "capital symbolique". La détention de ce capital caractérisait les "grandes maisons" ou les "grandes tentes". Celles auxquelles on désirait s'allier ou que l'on était disposé à aider.

Liens entre le bétail et le symbolique

En fait, bétail et capital symbolique étaient inextricablement liés. Le troupeau exerçait un effet par sa conversion en capital symbolique. Et le capital symbolique soutenait la reproduction du bétail.

M. Boukhobza, dans L'agro-pastoralisme traditionnel en Algérie (1982), explique que chez les pasteurs tout se passait comme si la richesse matérielle ne se justifiait que parce qu'elle était la récompense d'une conduite vertueuse.

Autrement dit la "grande tente" étant celle qui possède un "grand troupeau", on comprend mieux la tendance à conserver les animaux même s'ils sont âgés.

Mais il fallait aussi faire preuve de noblesse et d'honneur. C'est pourquoi les "grandes tentes" ne manquaient pas d''effectuer de grandes démonstrations de générosité : dons somptueux de nombreuses brebis avec leurs agneaux en dotes ou cadeaux de mariage ; sacrifices de jeunes animaux pour des festins collectifs...

Les éleveurs se séparaient ainsi de la meilleure part de leur troupeau. Pour les observateurs externes, ils altéraient leurs capacités de production.

En réalité, si l'on en croit Pierre Bourdieu, ces exhibitions de capital symbolique coûteuses en animaux constituaient la meilleure garantie de reproduction, voir d'élargissement du groupe.

Finalement il faut garder à l'esprit cette indifférenciation des composantes symboliques et matérielles du patrimoine. C'est ainsi seulement qu'on peut comprendre la logique qui sous-tend le pastoralisme traditionnel.

Les stratégies d'élevage (conservation des animaux âgés, surpâturage...) et les comportements politiques ou familiaux ne relevaient pas de sous-systèmes spécifiques. Au contraire, ils étaient inextricablement liés.

Découvrez nos autres articles d'ethnologie.C'est en les envisageant de la sorte que l'on peut appréhender la rationalité des conduites que l'économisme rejette dans l'absurdité.

© Gilles Sarter

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La Tromperie de l’Économicisme

La Tromperie de l’Économicisme

L'économie dite "classique" s'est développée en étudiant un système économique parmi d'autres : le système fondé sur l'échange de marché. Karl Polanyi appelle "tromperie économiciste" , la tendance à généraliser abusivement à l'ensemble des activités économiques humaines, les modèles issus de l'analyse de ce système particulier.

Réciprocité, redistribution ou marché

Au sens propre, l'économie concerne l'ensemble des activités humaines qui sont relatives à la satisfaction de besoins matériels.

Quels que soient les besoins humains (nourriture, éducation, habitat, religion,...) si leur satisfaction dépend d'objets matériels, alors nous nous situons dans le domaine de l'économie.

L'économie peut prendre des formes variables selon les sociétés et les époques. Pour Karl Polanyi, ces formes sont au nombre de trois :

La réciprocité. Quand elle domine, les biens sont échangés selon des modalités fixées par des règles sociales. Des institutions sociales (la famille, la parenté, le clan...) veillent à l'application et au respect des règles d'échange.

La redistribution. Dans ce système, les biens sont alloués à un meneur politique (chef, seigneur...). Ce dernier a la charge de les redistribuer aux membres de la société. Dans ce cas aussi, les échanges sont organisés selon des règles collectives.

Le marché. Il correspond au commerce. La production et la distribution des biens sont dépendantes de marchés et régulés par les prix.

Le marché ne constitue donc pas la substance de l'économie mais bien une forme parmi d'autres possibles. C'est à l'issue d'un processus historique qu'il a pu s'affirmer comme modalité dominante.

Cette évolution ne relève en aucun cas d'un penchant naturel à commercer, trafiquer, troquer, échanger que les économistes classiques, comme Adam Smith, attribue à l'Homme primitif.

Des marchands et des machines

La généralisation du marché comme forme d'organisation économique résulte de nombreux facteurs. D'abord, il a fallu qu'apparaisse l'entrepreneur capitaliste.

En investissant leur capital dans des nouvelles machines, des marchands se sont transformés en entrepreneurs. Ils ont inventé la fabrique moderne qui emploie du travail salarié.

L'utilisation de machines a permis d'abaisser les coûts de production. Mais elle ne pouvait dégager du profit qu'en écoulant le plus grand nombre de biens possibles. De plus, elle nécessitait un apport stable en matières premières et force de travail.

Les nouveaux entrepreneurs durent donc lutter pour imposer le modèle du marché : pour vendre leurs produits, mais aussi pour s'approvisionner en matière première et en main d’œuvre. Faute de réunir ces conditions, l'investissement dans des machines n'aurait pas été profitable.

Dans la suite de cet article nous nous intéresserons à la manière dont a été construit le marché du travail.

Construction du marché du travail

Le marché du travail fut élaboré petit à petit. En Angleterre ce n'est qu'à la fin du 18ème siècle qu'il commence à fonctionner pleinement.

Karl Polanyi, La Grande Transformation, 1983, Tel Gallimard.Pour parvenir à ce résultat, il fallut d'abord séparer le travail des autres activités de la vie sociale. Dans les sociétés rurales qui prédominaient, cette séparation était jusqu'alors inexistante. Afin d'opérer cette scission, les tenants du capitalisme œuvrèrent au remplacement des formes de solidarité traditionnelle, par une organisation atomisée et individuelle.

Ce programme fut réalisé par la promotion du principe de la "liberté de contrat". Cette idéologie promouvait la liquidation de tous les modes d'organisation non contractuels du travail.

Toutes les formes d'organisation fondées sur la parenté, le voisinage, le métier, la religion... devaient être liquidées. L'argument de leur suppression était qu'elles exigeaient l'allégeance de l'individu et limitaient sa liberté.

Le principe de la "liberté de contrat" était présenté comme un principe de non-ingérence. En réalité, son imposition était elle-même une ingérence : celle qui détruisit les institutions communautaires traditionnelles.

C'est ainsi que fut créé un réservoir d'êtres poussés à vendre leur travail pour échapper à la faim.

En effet, Karl Polanyi rapporte que dans presque toutes les communautés, jusqu'au début du 16ème siècle, l'individu n'était pas menacé de mourir de faim. A moins que la famine n'atteigne la société dans son ensemble.

Les communautés de vie quotidienne refusaient de laisser leurs membres mourir de faim.

Ajoutons que les capitalistes appliquèrent la même stratégie dès leur implantation dans les pays colonisés. Pour obliger les habitants à vendre leur travail, on détruisit les solidarités communautaires. On créa des famines artificielles et on instaura des impôts obligatoires.

Construction de l' "Homme économique"

Karl Polanyi, Le sophisme économiciste, Revue du Mauss, 2007, n°29, pages 63 à 79.La stratégie des entrepreneurs et des idéologues capitalistes eut deux conséquences. D'une part, le travail et donc l'être humain furent progressivement transformés en marchandises. Le mécanisme du marché leur fut appliqué.

A partir de ce moment, le mouvement de l'économie de marché sera alimenté aussi longtemps que :

- le non-propriétaire ne sera pas en mesure de pourvoir à sa subsistance, sans vendre au préalable son travail ;

- le propriétaire ne sera pas empêché d'acheter le travail au prix le plus bas et de vendre ses produits au prix le plus élevé.

D'autre part, il découla de ce processus une image de l'être humain comme n'obéissant qu'à des incitations matérialistes.

L'Homme, dit Karl Polanyi fut considéré comme étant placé entre les mains de deux motivations : la peur de mourir de faim du côté des travailleurs et l'appât du gain du côté des employeurs.

Économie et économie de marché fondus en un seul terme

L'utilitarisme pratique des entrepreneurs s'est donc imposé de manière tout-à-fait concrète. A la suite de ce mouvement, a émergé une nouvelle compréhension que l'Homme occidental a élaboré de lui-même et de sa société.

La prédominance effective des mécanismes de marché a donné naissance à une théorie. Celle qui prétend que toutes les institutions sociales sont déterminées par le système économique.

Et en effet, dans le cadre d'une économie de marché, le fonctionnement du système économique ne se borne pas à "influencer" le reste de la société : il la détermine bel et bien.

Découvrez aussi nos articles d'ethnologieL'erreur consiste à étendre ce déterminisme économique à toutes les sociétés humaines. En réalité, la réduction de toute l'économie au seul phénomène du marché revient à effacer de nos mémoires la plus grande partie de l'histoire humaine.

L'illusion centrale de notre époque se réduit à une erreur de logique : un vaste phénomène générique, l'économie humaine, a été identifié à une forme particulière, l'économie de marché.

© Gilles Sarter

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Bureaucratie : l’analyse de Max Weber

Bureaucratie : l’analyse de Max Weber

La bureaucratie, selon Max Weber, constitue un pilier des sociétés capitalistes modernes. Pour le sociologue, elle correspond à la mise en application d'une forme de domination légale et formellement rationnelle.

La bureaucratie un phénomène récent

Les organisations de grandes tailles, centralisées et hiérarchisées existent depuis des millénaires. Que l'on pense à la construction des pyramides, à l'administration des empires, aux armées ou aux clergés...

Ces organisations connaissaient des corps d'employés permanents, soumis à la spécialisation du travail : scribes, prêtres, percepteurs, officiers, sous-officiers...

Toutefois, ce n'est que très récemment que nos vies ont été totalement enserrées dans des formes d'organisations bureaucratiques.

Caractéristiques de la bureaucratie moderne

Max Weber, Économie et Société.Pour Weber, ces bureaucraties qui pèsent sur nos vies se caractérisent par des modes de fonctionnement formellement rationnels. Hiérarchisation, spécialisation, autonomisation, formalisation et impersonnalité constituent leurs traits distinctifs

Hiérarchisation et discipline : Sur le plan personnel, le bureaucrate est libre. Mais, dans l'exercice de sa mission, il obéit aux devoirs légaux de sa fonction et aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques.

Spécialisation : Le bureaucrate est un expert dans sa fonction. L'exécution de son travail repose essentiellement sur la connaissance de règlements ou de normes techniques, administratives ou juridiques.

Autonomisation : Tout un appareil réglementaire décrit et délimite dans le détail les différentes fonctions. Le cadre hiérarchique est aussi établi réglementairement. La hiérarchie et les fonctions sont donc indépendantes des employés. Les postes et les positions ne leurs appartiennent pas et ne leurs sont pas attachés.

La formalisation établit des chaînes hiérarchiques et des standards opératoires qui doivent être respectés dans l'exécution des tâches.

Il en découle une routinisation et une impersonnalité de la bureaucratie. Le bureaucrate remplit ses obligations de manière froide, impassible et de manière égale pour tout le monde.

Bureaucratisation des entreprises capitalistes

C'est une erreur de penser que la bureaucratie est l'apanage des administrations publiques. Bien au contraire le mode de fonctionnement bureaucratique est généralisé dans les entreprises du secteur privé. Et souvent, le transfert des méthodes s'est effectué du secteur privé vers le secteur public.

Le phénomène de bureaucratisation est intimement lié au développement du capitalisme industriel.

L'un des principaux défis des entrepreneurs capitalistes consiste à générer une production continue et prédictible de marchandises. Pour ce faire, il leur est nécessaire de s'attacher une main d’œuvre suffisante, disposée à travailler dur et à faire exactement ce qu'on lui dit de faire.

Charles Perrow, A society of organizationsL'organisation bureaucratique des entreprises permet d'atteindre ces objectifs. La stricte hiérarchisation rend tout à fait clair pour chacun, à qui il doit se reporter pour la prise de directives.

La production industrielle est généralement complexe et nécessite de nombreuses opérations. L'articulation pyramidale de la hiérarchie constitue la seule manière d'en centraliser le contrôle entre les mains du propriétaire.

Il faut aussi que chaque employé remplisse une fonction indépendante de sa personne. On peut ainsi le remplacer facilement en cas de besoin. Pour ce faire, chaque position est formellement décrite et délimitée.

Cette formalisation permet en outre d'établir un salaire pour chaque poste et de payer le moins possible chaque catégorie d'emploi.

La standardisation des procédures et la spécialisation des tâches réduisent le temps de formation et simplifient le travail. Ainsi un maximum de gens peuvent être qualifiés ce qui diminue le pouvoir des employés.

L'importance de l'organisation bureaucratique du travail est telle pour les sociétés industrielles que Charles Perrow estime qu'elle a été adoptée par la totalité des organisations économiques, administratives et caritatives états-uniennes, entre la fin du 19ème et le premier tiers du 20ème siècle.

La réification du Monde

Max Weber ne dénie pas une forme d'efficacité technique de la bureaucratie, notamment pour les besoins de l'administration de masse. Mais, il insiste surtout sur les façonnements qu'elle implique, sur nos esprits et nos comportements.

Pour aller plus loin, lire notre article sur la sociologie de Max WeberEn premier lieu, la bureaucratisation implique une réification du Monde et de ses habitants. Dans Économie et Société, le sociologue suggère que la dépersonnalisation des rapports interindividuels fait fonctionner les organisations bureaucratiques comme des machines bien huilées. Plus elles se déshumanisent, plus elles éliminent les éléments qui échappent au calcul, comme l'empathie ou la sympathie et mieux elles fonctionnent.

Le sociologue ne se pose pas la question de comment améliorer la bureaucratie. Il se demande comment lutter contre la chosification de l'intelligence. Cette réification résulte de l'application de règles, de rapports d'autorité, de la spécialisation et de la stricte délimitation des compétences.

Dans des écrits politiques, Max Weber imagine même une société dans laquelle la bureaucratisation de la vie serait généralisée. Il en résulterait la formation d'hommes-de-l'ordre (Ordnungsmenschen) qui auraient besoin d'ordre et de rien d'autre. Ils y seraient si totalement ajustés qu'ils deviendraient nerveux ou pleutres si l'ordre venait à vaciller pour un instant.

Rien ne nous retient d'évaluer, dans quelle mesure nous sommes personnellement et collectivement proches ou éloignés d'un tel modèle de fonctionnement.

La domination furtive

Au fur et à mesure que la domination de la bureaucratie progresse, les règles impersonnelles et rationnellement calculables supplantent les normes éthiques et les valeurs morales. Par exemple, les idéaux d'égalité, de liberté ou de fraternité sont sapés.

La bureaucratie se pose comme le type le plus pur de la domination rationnelle légale. Elle constitue un moyen de contrôle qui passe presque inaperçu.  Elle condense un pouvoir sans précédent, étant donné qu'il s'applique à des sociétés très complexes.

Ces moyens de contrôle indirects et furtifs sont beaucoup moins coûteux que le contrôle direct. Ce dernier nécessite, en permanence, que des ordres soient donnés et que leur exécution soit contrôlée.

La bureaucratisation les remplace par des règles permanentes et impersonnelles. La socialisation prépare tous les individus au respect de ces règles.

Dans nos sociétés, les individus acquièrent dès le plus jeune âge des dispositions qui favorisent l'application d'un pouvoir bureaucratique.

Les propriétaires d'entreprises et les personnages d’État, gouvernants et administrateurs tirent bénéfice de ces pré-dispositions : ponctualité, obéissance, respect et patience à l'égard de la hiérarchie et des inégalités...

Le recours à la violence aussi

L'anthropologue David Graeber mitige cette analyse. Pour lui, les structures bureaucratiques fonctionnent bien à l'ordinaire, sur des moyens formellement pacifiques. Toutefois, elles ne peuvent être instituées et maintenues que par la menace de la violence.

David Graeber, Bureaucratie: l'utopie des règles.Dans le cadre de notre régime de droit de propriété, garanti par l’État, les organisations bureaucratiques sont protégées en dernier ressort par la menace de la force. Le terme "force" étant un euphémisme pour désigner la violence qui a lieu "lorsqu'une personne abat sa matraque sur le crâne d'une autre".

Dans les sociétés démocratiques contemporaines, l'usage légitime de la violence est en principe confié aux forces de l'ordre (police, gendarmerie...). L'histoire nous montre cependant que ce principe est souvent contredit. Dans de nombreuses situations, le recours à des milices, groupuscules politiques ou sociétés de prestations de service est toléré.

Quoiqu'il en soit, des générations de sociologues ont montré que l'essentiel du travail de la police porte sur l'application de la menace de la force, pour résoudre des problèmes administratifs. Graeber ajoute que si vous n'en êtes pas convaincus, vous pouvez refuser de payer vos impôts et observer ce qu'il adviendra.

Finalement, ce que tente de démontrer l'anthropologue c'est que si nombre de procédures bureaucratiques nous paraissent stupides ou violentes, ce n'est pas parce que la bureaucratie est intrinsèquement stupide.

Mais c'est plutôt que les systèmes bureaucratiques ont été établis pour gérer des formes d'organisation sociale – celles qui prévalent dans nos sociétés - qui sont structurellement inégalitaires et violentes.

Gilles Sarter

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Max Weber : la Raison la mieux partagée

Max Weber : la Raison la mieux partagée

Max Weber (1864-1920) est l'auteur d'une œuvre colossale. Ses études comparatives des grandes religions, son travail sur l'histoire du capitalisme, ses analyses de la bureaucratie, des formes de domination ou du charisme sont devenus des classiques.

"Remarque préliminaire au Recueil d'études de sociologie de la religion" (1920), ultime texte rédigé par Max Weber avant sa mort.Foisonnantes les investigations du sociologue allemand émergent à partir de l'interrogation de la notion de rationalité. Ce terme peut prendre des acceptions fort différentes. Ce qui apparaît rationnel d'un point de vue, par exemple les rationalisations de la mystique religieuse, peut paraître irrationnel d'un autre.

Max Weber veut démontrer que la naissance et le développement des sociétés modernes capitalistes sont liés à la généralisation d'une forme particulière de rationalité, qu'il appelle rationalité en finalité.

Max Weber et la sociologie de compréhension

Max Weber envisage la sociologie comme une science qui tente d'interpréter les activités sociales et d'en expliquer le déroulement.

Une activité sociale est une manière d'agir ou de penser qui est orientée en fonction du comportement présent, passé ou attendu d'autrui. Rendre un salut, se venger ou préparer sa défense en prévision d'une agression constituent donc des activités sociales.

Autrui, dans cette définition, peut s'entendre comme une personne singulière ou comme une multitude indéterminée, par exemple : accepter une rémunération en argent, sur la base de l'expectation que de nombreuses personnes seront prêtes à l'échanger contre des biens.

Dans le contexte de la sociologie de la compréhension, interpréter signifie mettre au jour le sens que les acteurs communiquent à leurs actions.

La construction de types idéaux

Mais, étant donné que les motifs d'agir des gens ne peuvent pas être observés en tant que tels, la seule chose que le sociologue puisse faire c'est d'en construire des types idéaux (Idealtypus).

Par exemple, à partir d'informations qu'il a collectées au cours de conversations avec des entrepreneurs, lors de la lecture d'ouvrages et de journaux ou encore par des observations réalisées au cours de voyages, Max Weber établit le type idéal du comportement capitaliste : une manière de se comporter méthodiquement organisée, dans la perspective de satisfaire la recherche d'un profit maximum.

Ce type idéal n'existe peut être pas en tant que manière d'agir réelle. Ce qui est certain, c'est que tous les entrepreneurs capitalistes ne s'y conforment pas à la lettre. Il s'agit plutôt d'une sorte de modèle explicatif de la réalité. A ce titre, un type idéal peut être contredit, réfuté, complété ou affiné, par sa confrontation avec des comportements effectifs.

Pour bien comprendre cette approche, il faut toujours garder en mémoire l'idée suivante.

Weber part du constat qu'il est impossible de rendre compte, dans sa totalité, de l'infinie diversité des activités humaines.

Le chercheur est contraint de délimiter son objet de recherche. Le sociologue doit opérer une sélection parmi la masse d'informations existantes. Il lui revient ensuite d'organiser les éléments sélectionnés de manière cohérente. Le type idéal qui en résulte doit fournir une explication significativement adéquate des activités étudiées.

"L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme" (1904)Ainsi, Max Weber relève qu'en Allemagne, les entreprises économiques de type capitaliste se développent davantage, dans les régions protestantes que dans les régions catholiques. Évidemment, il est impossible de décrire l'infinité des comportements et des facteurs réels qui sont à l'origine de cette différence. Le sociologue choisit de restreindre son objet à l'étude des mentalités. Il construit le type idéal de la mentalité capitaliste. Finalement, il observe qu'il existe une affinité entre celui-ci et le type de la mentalité protestante puritaine (notamment à travers la notion de vocation, Beruf). Il livre ainsi une explication qui "fait sens" du phénomène social observé.

Deux modalités de compréhension

Pour mener à bien son projet d'une sociologie de compréhension, Max Weber se fixe une contrainte de méthode. Celle-ci découle du constat que nos manières de comprendre un comportement peuvent prendre deux formes.

Notre compréhension peut être rationnelle. Dans ce cas, elle repose uniquement sur la capacité de saisir intellectuellement les différents éléments d'une action : l'essence coûte cher, il n'y a pas de transports en commun, les gens se regroupent pour faire du covoiturage.

La compréhension rationnelle s'oppose à la compréhension par empathie. Est évident par empathie, ce qui peut être revécu pleinement sur le plan affectif. Nous sommes capables d'expliquer avec évidence une activité découlant de la peur, jalousie, pitié dès lors que nous sommes nous-même accessibles à ces émotions ou sentiments.

Puisque l'explication par empathie dépend de l'expérience affective, Max Weber la tient pour équivoque. Elle est susceptible de donner lieu à des interprétations différentes selon le vécu propre de l'observateur.

Ces phrase que nous avons tous entendues - "Je ne comprends pas pourquoi il s'énerve" ; "Je ne comprends pas pourquoi il a peur" ; "Je ne comprends pas comment il peut aimer telle chose ou telle personne"... - signifie que l'observateur ne peut pas se projeter affectivement dans la situation observée.

D. Goleman (ed.), Healing emotions : Conversations with the Dalai Lama, 1997Ce phénomène peut donner lieu à des incompréhensions, dans des contextes de communication interculturelle. Dans une série de conversations avec des psychologues européens et américains, le Dalaï Lama est étonné d'apprendre que de nombreux occidentaux souffrent d'un sentiment de dépréciation de soi. Ses interlocuteurs doivent détailler précisément cet affect qui semble ne pas exister dans la culture tibétaine.

Une sociologie rationaliste

A l'inverse de l'empathie, les explications rationnelles offrent, selon Max Weber, une appréhension immédiate et univoque : un commerçant a besoin de trésorerie, il solde son stock car en baissant les prix il pense attirer la clientèle. L'observateur d'un tel comportement n'a pas besoin d'en avoir fait l'expérience intime pour le comprendre. Une interprétation logique lui permet d'en saisir les tenants et les aboutissants.

A.R. Damasio, Spinoza avait raison : Joie et tristesse, le cerveau des émotions, 2003Notons que la position de Max Weber mériterait d'être mitigée. En effet, il semble maintenant fermement établi que sentiments et émotions jouent de façon indispensable dans le raisonnement.

Quoiqu'il en soit, le sociologue considère que l'explication rationnelle doit prévaloir lorsque l'on veut construire des modèles explicatifs d'activités sociales.

Cette règle vaut également lorsqu'une émotion semble jouer un rôle déterminant.

S'il s'agit, par exemple, d'expliquer une "panique" dans le cadre d'une activité économique, militaire ou politique, il faut d'abord établir comment l'activité se serait déroulée "rationnellement", sans l'influence de cette peur. La construction de cette explication rationnelle sert de type idéal pour comprendre comment la situation réelle a effectivement été influencée par un élément "irrationnel", comme la peur.

Il ne faudrait pas interpréter la sociologie compréhensive de Weber dans le sens d'une prédominance de la raison dans la vie humaine. Si son approche est rationaliste, c'est uniquement à visée méthodologique.

Rationalité en valeur et rationalité en finalité

Pour construire ces types idéaux, Max Weber utilise deux concepts majeurs : la rationalité en valeur et la rationalité en finalité.

"Economie et société/1: Les catégories de la sociologie", Pocket, 1995Dans le cas de la rationalité en valeurs, l'individu agit sur la base des valeurs ultimes auxquelles il adhère. Le mystique, l'ascète, le militant, l'homme d'honneur se mettent au service exclusif de leurs valeurs ou d'une cause. Leurs actions prennent place dans le cadre du devoir qui s'impose à eux. Ils ne se soucient pas des conséquences mais prennent seulement en considération la valeur intrinsèque de leur activité (la beauté, la conviction, le "bien" absolu...).

Dans le cadre d'une action guidée par la rationalité en finalité, l'acteur se concentre uniquement sur les moyens à mettre en œuvre pour atteindre ses objectifs ou réaliser son intérêt. L'action rationnelle en finalité est strictement stratégique. Elle n'est soumise à aucun impératif moral. L'entrepreneur, l'ingénieur, le bureaucrate se fondent sur l'appréciation rationnelle des moyens possibles et tentent d'évaluer les conséquences de leurs actions, en fonction des fins recherchées.

la sociologie de max weber pemet de mieux comprendre les sociétés modernes

La rationalité dans les sociétés capitalistes

Des deux types de rationalité explicités par Max Weber, la rationalité en finalité est celle qu'il mobilise pour élaborer un idéal type de la société moderne capitaliste. A cet effet, il n'envisage plus la rationalité comme étant seulement un processus mental subjectif. Par un processus d'agrégation des comportements individuels, elle devient en quelque sorte un principe de fonctionnement des organisations supra-individuelles.

Dans la sphère économique, les activités des entreprises sont ordonnées rationnellement en finalité. Le capitalisme moderne se présente comme une recherche calculée du profit. Le produit final de l'opération économique doit être supérieur au capital investi dans cette opération. Pour ce faire, le principe de calculabilité est appliqué à tous les niveaux de l'activité. Le maximum de rationalité comptable est obtenu du fait que l'argent permet de déterminer avec précision la valeur de toutes choses : matières premières, marchandises, travail,... Le principe de "liberté" du marché signifie que les échanges sont dominés par des intérêts fonctionnels et ne sont pas entravés par des barrières morales, culturelles, politiques. Ce principe s'applique aussi à la main d’œuvre. Le travail formellement libre permet de la convoquer ou de la révoquer selon les intérêts calculés de l'employeur. La discipline réduit les travailleurs à leurs fonctions et permet de chiffrer précisément leur rendement.

La science propose une mise en calcul du monde et intervient comme "base technique" du capitalisme. La technologie rationnelle permet l'estimation exacte des coûts et la prévisibilité de la production.

Le droit rationnel représente un autre facteur très important pour le développement du capitalisme. Il s'émancipe de la morale et repose sur des lois générales qui sont prescrites de façon explicite. Le nouveau droit est formel, au sens où il doit s'appliquer ou être respecté à la lettre. Son contenu s'organise systématiquement de façon logico-déductive. Du même coup, il offre aux individus la possibilité d'anticiper les conséquences juridiques de leurs activités. Cette prédictibilité est rassurante lors d'investissements importants en capital.

La bureaucratisation constitue un pilier de l’État et de l'économie capitaliste. Elle pénètre toutes les sphères de la vie sociale. Elle n'est pas spécifique aux administrations publiques. Bien au contraire, comme le montre aussi les travaux de Graeber, c'est souvent au sein des grandes entreprises du secteur privé que se sont formés les modèles d'organisation bureaucratique. De même, on ne devrait pas limiter l'appellation de fonctionnaire à la désignation des agents de la fonction publique. Le "fonctionnaire" c'est celui qui "fait fonctionner" en appliquant des règles techniques, administratives et juridiques, rationnellement et froidement, sans considération de personne.

Un carcan d'acier pèse sur nos épaules

Sur la base de cet idéal type de société capitaliste, Max Weber dresse un constat pessimiste de la modernité. Dans L’Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, il déclare que la prévalence de la rationalité en finalité, dans les domaines de l'économie, de la technologie, du droit et de la bureaucratie, conduit à l'émergence d'un type d'ordre social qui doit peser sur les épaules des individus, tel un "carcan d'acier" dont ils ne peuvent se libérer. Pourquoi ?

D'abord, parce que cet ordre engendre une réification de l'univers. Le vivant et le non-vivant sont progressivement réduits à l'état de choses et de processus calculables et utilisables.

Le monde avec tout ce qu'il englobe, l'être humain y compris, est dépouillé de sens et de valeur, autres que ceux que le calcul comptable et utilitaire leur prête.

C'est ainsi qu'un ordre établit sur la rationalité en finalité crée les conditions de son auto-perpétuation. Comme toutes les valeurs autres qu'utilitaires sont annihilées, il demeure le seul à imposer ses contraintes et à orienter les activités sociales.

Une fois qu'il est instauré, l'ordre social formellement rationnel devient le seul ordre possible.

Un ordre qui s'auto-perpétue

Cet ordre est alors voué à fonctionner de manière mécanique. En effet, si les conditions matérielles sont bien connues alors les actions rationnelles en finalité qui en découlent deviennent une nécessité absolue.

En ce sens l'ordre rationnel formel devient fort peu raisonnable.

Explorez nos autres articles de sociologie critiqueCe caractère irraisonnable s'observe dans l'incapacité de nos sociétés à s'attaquer efficacement au problème du réchauffement climatique. La rationalité en finalité est devenue fractale. Elle se reproduit à tous les niveaux de la réalité sociale : individus, ménages, administrations locales et nationales, organisations internationales, entreprises du secteur privé, partis politiques...

Elle est caractérisée par l'absence de valeurs. Elle n'est orientée que par la recherche d'un maximum de profit, de confort et de consommation. Sur le plan macro-économique, elle est déployée au service de politiques qui ont pour objectif la croissance du PIB.

Finalement sur une base strictement chiffrée et comptable, elle commande que toutes nos activités, des plus minimes comme l'envoi de sms, aux plus énergivores comme l'industrie, se reproduisent sur la base de l'exploitation effrénée des énergies fossiles.

Alors même qu'il est avéré que ces comportements conduisent à un désastre de dimension planétaire, aucune valeur n'est en mesure de s'imposer pour réorienter notre action.

Au terme de son analyse sur l'emprise de la rationalité formelle sur nos vies, Max Weber formule une question qui reste toujours posée.

Connaîtrons-nous l'émergence de nouveaux idéaux qui seront en mesure de nier ce mouvement ? Ou à l'inverse, finirons-nous pétrifiés, drapés dans une "suffisance maladive" qui nous fait imaginer que nous avons accédé à un progrès jamais atteint auparavant par l'humanité ?

Gilles Sarter

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La raison mutilée

La raison mutilée

La marchandisation généralisée conduit à un amoindrissement de la pensée rationnelle. Selon T.W. Adorno, nous pouvons résister à ce processus de mutilation de la raison, en préservant notre capacité d'imitation affectueuse.

L'imitation faculté primordiale

L'imitation, écrit Theodor W. Adorno (1903-1969), joue un rôle fondamental dans l'élaboration de l'esprit humain :

"Le principe de l'humain est l'imitation : un être humain ne devient vraiment humain qu'en imitant d'autres êtres humains".

Plus précisément, la capacité d'imiter constitue, pour le philosophe, un préalable nécessaire au développement de la pensée rationnelle.

Or T.W. Adorno voit, dans la généralisation des échanges marchands, une entrave au déploiement de cette faculté d'imitation.

Il en résulte que l'extension de la marchandisation à tous les secteurs de la vie sociale génère une forme de rationalité incomplète, mutilée.

L'imitation par le jeu

Le sociologue américain G.H. Mead (1863-1931) a illustré l'importance de l'imitation, pour la formation de la pensée, à travers deux stades du jeu enfantin.

Le "jeu libre" constitue un premier stade. Dans ce contexte, l'enfant joue en adoptant librement différents rôles : le malade et le médecin, le méchant et la super-héroïne...

Le joueur communique avec lui-même, en imitant tour à tour, un ou plusieurs partenaires. Pour ce faire, il alterne les points de vue et mime différents états psycho-affectifs. Par exemple, il joue une situation de conflit et mime, tour à tour, la colère, l’agressivité, la peur...

Le "jeu réglementé à plusieurs" marque un second stade. L'enfant doit pouvoir imiter simultanément, en lui-même, les attentes et les réactions de tous les participants. Ce préalable est nécessaire afin qu'il puisse endosser correctement son propre rôle, dans la partie.

Par exemple, s'il joue à cache-cache, il doit envisager les besoins et les objectifs des "chasseurs" et des "chassés". Il doit même être en mesure d'adopter les émotions des différents protagonistes : frayeur et surprise d'être découvert, excitation lié à la recherche...

L'imitation sous-tend la rationalité

On comprend mieux, maintenant, l'importance de l'imitation, pour le développement de la pensée rationnelle.

Dans ce contexte, "rationnel" ne renvoie pas à un raisonnement de logique explicite. Le terme fait plutôt référence à une capacité d'orienter nos actions, en fonction de résultats escomptés et en envisageant les conséquences de nos actes.

Premièrement, par l'imitation, nous prenons conscience que les comportements de nos partenaires reposent sur des intentions et des ressentis. Nous apprenons à aborder le monde, en les prenant en considération.

Cette aptitude, nous pouvons même l'étendre à des êtres non doués de parole. Par exemple, nous pouvons traiter les fins adaptatives d'une plante comme s'il s'agissait d'intentions. Et nous sommes en mesure de les prendre en compte, dans une perspective rationnelle.

Deuxièmement, un raisonnement bien mené doit nous servir à envisager ce que nos propres comportements signifient pour nos vis-à-vis.

Or comme le remarque G.H. Mead, il n'y a qu'un seul moyen d'acquérir cette faculté. Il faut que nous imitions simultanément, en nous-même, les sentiments ou les attitudes que nos gestes vont engendrer, chez nos partenaires.

Troisièmement, l'imitation permet d'enrichir la gamme de nos états affectifs.

Et Theodor Adorno appartient, avec Spinoza et Nietzsche, à une lignée de philosophes, pour laquelle les émotions et les sentiments sont intrinsèquement liés à la rationalité.

Par exemple, il évoque l'amour, indissociable de la mémoire qui veut conserver ce qui pourtant passera. Il cite aussi le désir ou la peur qui jouent sur notre perception des faits. Enfin, il rappelle que les actions que nous projetons d'effectuer sont généralement hiérarchisées, en fonction des affects associés aux résultats attendus.

Un affectueux intérêt

Theodor Adorno pense même qu'une pulsion affectueuse sous-tend notre faculté d'imitation. Dans le jeu, l'enfant est motivé par l'envie bienveillante d'adopter un rôle, de se mettre à la place d'autrui.

Pour le philosophe, cet intérêt affectueux constitue la "source primitive de l'amour".

Une véritable connaissance devrait donc conserver en elle, cette impulsion originelle de l'imitation pleine d'amour.

La marchandisation et l'atrophie de la raison

Pourtant, la généralisation de la marchandisation contrarie cette disposition. Elle conduit même à l'amoindrissement de la capacité d'imitation.

Dans le contexte du capitalisme, il existe une tendance à réduire toutes choses à l'état de marchandise : les personnes, les objets, les éléments naturels et même, les relations sociales ou les sentiments des gens.

Tout devient équivalent dans la mesure où il peut être converti en valeur monétaire. Un être humain, sa vie, sa santé, ses émotions... représentent la même valeur monétaire que tant de chaises, de barils de pétroles, d'hectolitres d'eau...

Le philosophe appréhende cette forme d'équivalence comme une perversion de toutes les perceptions :

"La qualité des choses cesse d'être leur essence et devient l'apparition accidentelle de leur valeur."

Dans un contexte où tout est réductible à une valeur monétaire, la capacité d'imitation n'est plus nécessaire, pour orienter nos comportements.

La mutilation de la raison

La raison s'affaiblit une première fois lorsqu'il n'est plus nécessaire d'imiter ce qui apparaît d'abord comme étranger. Un autre affaiblissement survient lorsque le penseur n'est plus incité à abandonner son propre point de vue, pour adopter celui d'autrui.

Les possibilités d'enrichir la gamme des sentiments et des émotions, acquis dans l'imitation et la réciprocité, s'amoindrissent. Comme ces éléments affectifs nourrissent la pensée rationnelle, cette dernière se voit coupée des conditions de son épanouissement.

Il en résulte la formation d'une raison amoindrie, réduite à sa dimension instrumentale.

Dans le monde de la marchandisation généralisée, les gens sont engagés à focaliser leur faculté rationnelle, sur le calcul égocentrique de données comptables : coûts, pertes, gains formulés en termes de valeurs.

"Croire qu'il n'y ait rien à craindre de ce déclin fait déjà partie du processus d'abêtissement."

Une capacité de résistance

Pour autant, la pensée de T.W. Adorno n'est pas complètement pessimiste. Le philosophe pense qu'une capacité de résistance couve en nous.

Nous ne pouvons pas exprimer pleinement notre potentiel. Ce refrènement de la raison occasionne une sensation de souffrance.

Les expériences de la première enfance ont laissé des traces dans notre mémoire somatique. Notre désir affectueux d'imitation n'a pu être complètement effacé.

Lisez aussi nos autres articles de critique sociale.La pulsion d'imitation amoureuse est contrariée par le processus de marchandisation. Cette contrariété génère un sentiment de malaise. De cette manière, les aberrations de la forme de vie capitaliste restent perceptibles aux individus.

Cette souffrance ou ce mal-être déterminent un besoin de guérison. Ils éveillent le désir de s'affranchir des entraves que le processus de marchandisation et sa raison mutilée tentent d'imposer à notre esprit.

© Gilles Sarter

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Sociologie des origines de la mentalité capitaliste

Sociologie des origines de la mentalité capitaliste

Max Weber a exploré la généalogie de la mentalité capitaliste. Il a mis au jour les affinités qui existent, entre cette dernière et l'éthique ascétique protestante.

Le capitalisme moderne et son esprit

"La puissance qui marque le plus le destin de notre vie moderne : le capitalisme."

Si Max Weber dresse ce constat en 1905, c'est que pour la première fois, dans l'histoire de l'humanité, la recherche calculée du gain est devenue l'axe principal, autour duquel s'organisent les sociétés occidentales (bientôt du Monde entier).

Max Weber (1864-1920) est l'un des plus grands sociologues du 20ème siècle. Son œuvre s'impose par son érudition, sa rigueur méthodologique, l'ampleur et la profondeur de ses recherches comparatives des civilisations.Si le capitalisme compris comme recherche de profits, par des activités commerciales ou artisanales n'est pas nouveau. Son existence est attestée dans de nombreuses civilisations, depuis des époques très reculées.

En revanche, ce qui constitue la nouveauté du capitalisme moderne, c'est le développement concomitant du modèle de l'entreprise capitaliste et d'une mentalité qui lui est spécifique.

L'habitus capitaliste

A lire, le discours de Benjamin FranklinCet esprit capitaliste, Max Weber en trouve l’exemplification, dans un texte de Benjamin Franklin. Il s'agit d'un discours, datant de 1736, qui s'ouvre sur la phrase célèbre : "Songe que le temps, c'est de l'argent..."

Franklin y décrit le type idéal du capitaliste.

Il prend les traits d'une personne qui combine tous les moyens et met à profit chaque minute, pour amplifier et accumuler des gains.

L'esprit capitaliste n'est donc pas la simple expression d'un sens commercial. Il s'agit plutôt d'un habitus.

L'habitus capitaliste, c'est une manière d'être, méthodiquement organisée, dans la perspective de satisfaire la recherche de profit.

L'honnêteté, la ponctualité, l'ardeur à la besogne et la tempérance sont des vertus. Mais seulement dans la mesure où elles sont concrètement utiles. Il faut qu'elles apportent du crédit à l'entrepreneur.

Le souverain commandement consiste dans l'obligation de gagner toujours plus d'argent. Ce projet ne s'inscrit pas dans une visée de plaisir ou de jouissance des gains obtenus. Il s'agit bien d'une fin en soi.

L'homme devient tributaire du profit qui est la fin de sa vie.

Ce gain d'argent, dans la mesure où il s'effectue par les voies légales est le résultat de l'assiduité au métier.

Consacrer sa vie à bien accomplir son métier : c'est l'alpha et l'oméga de l'habitus capitaliste.

Le traditionalisme contre l'habitus capitaliste

Weber soutient qu'une telle orientation de la vie a pu paraître sordide et méprisable à l'Homme pré-capitaliste : "Que quelqu'un puisse consacrer le travail d'une vie au seul projet de peser un bon poids d'argent et de biens matériels au moment de la mort, ne semble pouvoir s'expliquer que par l'effet de tendances perverses : l'auri sacra fames." ["L'exécrable soif de l'or." Virgile]

L'être humain ne cherche pas "par nature" à amasser de l'argent et à y consacrer sa vie. Pour que l'habitus capitaliste ait pu s'imposer, il a donc fallu qu'il soit porté, par des groupes d'individus.

C'est l'hypothèse qui est exposée, dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Les éléments fondamentaux de l'habitus capitaliste auraient une affinité avec l'éthique de l'ascèse protestante, notamment calviniste, piétiste, méthodiste et baptiste.

En raison de cette affinité avec leurs idées religieuses, mais aussi parce qu'elles auraient trouvé un intérêt concret à l'adopter, ces communautés puritaines auraient été les vecteurs historiques de la mentalité capitaliste.

La doctrine de la prédestination

C'est, en premier lieu, dans le dogme de la prédestination de Calvin (1509-1564) qu'il faut rechercher le déclenchement du processus de création d'une mentalité favorable au capitalisme.

D'après ce dogme, la grâce de Dieu ne peut être perdue par ceux à qui il l'accorde. Corrélativement, il n'existe aucun moyen d'attirer la grâce de Dieu, sur celui à qui il a décidé de la refuser : ni actions méritoires, ni sacrement, ni prédicateur, ni Église, ni appel au Christ.

Un tel dogme a dû avoir un impact fort sur l'état d'esprit des croyants. En effet, ils se trouvaient dépossédés de tous moyens d'accéder à ce qui était la grande affaire de leur vie : le salut éternel.

Les calvinistes commencèrent alors à rechercher, dans le monde, des signes tangibles de leur élection. Pour lutter contre l'incertitude et l'angoisse, ils voulurent contrôler leur état de grâce. A cette fin, ils cherchèrent à comparer leurs dispositions et leurs conduites, à celles que la Bible attribue aux élus.

Le métier comme vocation divine

Ici intervient une autre notion importante, celle de Beruf. Elle est due à Luther (1483-1546). Dans sa traduction de la Bible en allemand, il propose une nouvelle interprétation, qui évoque le métier (Beruf) comme vocation (Berufung) ou comme mission, donnée par Dieu.

Il en découle l'expression d'un dogme central, pour tous les courants protestants.

Il n'est qu'un moyen de vivre qui agrée à Dieu : l'accomplissement exclusif des devoirs, qui découlent pour chacun, de sa position dans le monde.

Pour Luther, la répartition des Hommes, dans les différents états et métiers existants, est une émanation directe de la volonté de Dieu. L'accomplissement du devoir au sein des métiers temporels est la forme la plus haute que puisse revêtir l'activité morale de l'homme :

"Si un homme est vaillant dans son métier, il pourra se présenter devant des rois." (Luther)

L'ascèse puritaine du métier

Dès lors, pour les protestants puritains, l'exercice sans relâche d'un travail diligent constitua le meilleur indice d'élection.

Le fait de rechigner au travail est a contrario le symptôme de l'absence d'élection.

Le croyant n'étant jamais totalement rassuré, il cherche des signes. Il organise méthodiquement sa vie autour de son métier. Autodiscipline, rigueur, calcul, conscience dans le labeur forment un tout cohérent. Il tente ainsi de soulager son angoisse.

Le puritain en vient finalement à considérer qu'il travaille pour la gloire de Dieu. Le protestantisme a fait sortir l'ascétisme chrétien des monastères. La vie méthodique consacrée à Dieu n'est plus l'apanage des moines.

Le puritain vit lui aussi une vie d'ascète, mais dans le monde séculier. Elle est toute dédiée au divin, par la consécration méthodique au métier-vocation.

Affinités entre ascèse protestante et capitalisme

Les principaux éléments de l'habitus capitaliste, tel que nous l'avons décrit précédemment, sont précisément ceux qui sont contenus dans l'ascèse puritaine du métier.

En premier lieu, le rapport au travail. Prescrit par Dieu, il est la fin en soi de la vie. Le croyant fait face à une exhortation permanente à travailler, sans relâche et durement.

La relation au temps. Dilapider son temps est le premier et le plus grave des péchés. Le temps de la vie est infiniment bref et précieux. Seule l'action permet de conforter sa propre vocation et d'augmenter la gloire de Dieu.

La volonté d'enrichissement. Elle n'est pas moralement condamnable. Au contraire, c'est le signe d'une bénédiction divine. Quand l'enrichissement provient de l'exercice du métier, il devient même un véritable commandement. La richesse n'est condamnable que lorsqu'elle incite à l'oisiveté et à la jouissance coupable des plaisirs charnels.

Le réinvestissement des gains, dans l'activité économique. L'éthique ascétique conjugue la restriction de la consommation et la libération de l'aspiration au profit. Cette conjonction favorise la constitution d'un capital et son réinvestissement, afin d'accroître les gains.

L'esprit ascétique puritain présente de surcroît deux autres homologies avec la mentalité capitaliste moderne.

La justification des inégalités. Par l'assurance réconfortante que la répartition inégale des biens de ce monde est l’œuvre de la Providence divine. Calvin a énoncé ce principe. Le "peuple", la masse des ouvriers et des artisans doit être maintenue en état de pauvreté, pour rester obéissante envers Dieu.

La justification des bas salaires. L'idéologie ascétique protestante donne une nouvelle portée à l'idée - déjà présente dans les autres confessions chrétiennes - que le travail assidu, même peu rétribué, agrée particulièrement à Dieu. Notamment, chez ceux auxquels la vie n'a pas offert d'autre chance.

Capitalisme et utilitarisme matériel

D'après Max Weber, les composantes majeures de l'habitus capitaliste et donc de notre civilisation moderne sont contenues dans l'ascétisme puritain du métier. Aujourd'hui - mais déjà bien avant l'époque à laquelle Max Weber écrit - ces différentes composantes ont perdu leur sens religieux, en se généralisant.

Un effet de la Réforme fut que l'ascèse religieuse sortit des monastères. L'entrepreneur puritain voulait transformer le monde, à la gloire de Dieu.

 A partir du moment où l'ascèse du métier s'étendit et commença à agir sur notre monde, les biens matériels acquirent un pouvoir croissant sur l'Homme.

L'utilitarisme religieux a été évincé par l'utilitarisme matérialiste. Le capitalisme autonomisé a contribué à saper les fondements religieux qui avaient favorisé son émergence.

Pour en savoir plus, lire aussi notre article sur la sociologie de la compréhension de Max WeberCe qui reste. La restriction de la vie à un travail spécialisé. Elle était un choix pour le puritain. Elle est devenue une obligation.

Et la compulsion au travail :

"L'idée d'accomplir son devoir à travers une besogne hante désormais notre vie, tel le spectre de croyances religieuses disparues."

 © Gilles Sarter

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Nietzsche : contemplation contre travail

Nietzsche : contemplation contre travail

Depuis la seconde moitié du 19ème siècle, le travail s'est imposé comme valeur dominante qui donne du sens à l'existence humaine. Pour Nietzsche, au contraire, ce sont la contemplation et l'affirmation de la vie qui constituent les conditions d'une vie bonne.

Le travail élevé à la valeur de but en soi

Nietzsche (1844-1900) a vécu à l'époque de l'émergence de la société industrielle. Il a vu le travail s'imposer comme valeur qui donne du sens à la vie. Dix ans avant la mort du philosophe, Émile Zola, par exemple, s'adressait à la jeunesse, en ces termes :

"Le travail ! Messieurs, mais songez donc qu'il est l'unique loi du monde (...) La vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être, nous n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et disparaître."

Pourtant, le travail n'a pas toujours bénéficié de cette considération. Durant l'antiquité et le Moyen-Age chrétien, la conception biblique en faisait la conséquence et le châtiment du péché. En généalogiste des valeurs, Nietzsche s'est interrogé sur l'origine de ce renversement.

Généalogie de la valeur travail

Au fondement de la pensée de Nietzsche, il y a cette idée que l'humanité a toujours eu besoin de justifier la vie par des valeurs extérieures à la vie. Le christianisme et la philosophie platonicienne ont exploité ou alimenté ce besoin, pour asseoir leur domination sur la pensée occidentale.

Avec la "mort de Dieu", qui est consommée à la fin du 19ème siècle, la valeur la plus haute qui justifiait la vie disparaît.

Afin de ne pas désespérer, la bourgeoisie chrétienne s'empare de la conception biblique du travail pour l'inverser. De malédiction, elle promeut celui-ci au rang de bénédiction et de nouvelle justification de la vie.

Depuis lors, l'être humain se sent non seulement l'obligation mais la volonté de travailler. Car une vie sans travail ne lui semble pas digne d'être vécue.

La vie montre en main

En total opposition avec cette idéologie d'origine bourgeoise, Nietzsche dénie au travail toute valeur propre à favoriser l'accomplissement de l'homme. Et, tout d'abord, il ne ressent à son sujet que hâte et fardeau.

Dans un contexte dont Benjamin Franklin donna une formulation devenue classique, le philosophe souligne qu'il est fait bon marché du temps :

"On pense montre en main, comme on déjeune, les yeux sur le bulletin de la bourse – on vit comme quelqu'un menacé à tout instant de rater quelque chose s'il s'attarde."

"Faire quelque chose en moins de temps qu'un autre" tient lieu de vertu. La réflexion longue, elle-même, donne des remords. "On n'étudie plus les opinions divergentes, on se contente de les haïr." Et dans cette précipitation généralisée, l'esprit s'accoutume à formuler des jugements incomplets et faux.

"Par manque de repos, notre civilisation court à une nouvelle forme de barbarie"

Loisir et travail: deux faces, un seul phénomène

Cette hâte dans le travail trouve son pendant dans la rage d'amusement. En effet, s'opposant au sens commun, Nietzsche pointe que travail et loisir ne constituent pas deux aspects différents de la vie sociale, mais bien deux faces d'un même phénomène. Comme l'individu moderne a honte du repos, il lui faut toujours être occupé.

"Plutôt faire quoi que ce soit que ne rien faire du tout".

Mais comme la bonne conscience se place toujours du côté du travail, toute joie véritable disparaît. Les activités quelles qu'elles soient ne deviennent justifiables que par leur utilité :

"Le goût de la joie s'intitule déjà besoin de détente et commence à rougir de lui-même. Je fais cela pour ma santé – voilà ce qu'on dit, quand on est pris en flagrant délit au cours d'une partie de campagne."

L'absence de joie creuse un vide que les individus cherchent vainement à combler par la recherche de davantage de plaisirs. Ceux-ci étant fugaces, ils collectionnent à l'infini les expériences variées s'enfermant ainsi dans un cercle vicieux qui conduit à une forme d' "épuisement psychique" et à une "étrange nullité spirituelle".

"Voici la maladie moderne : un excès d'expériences. Que chacun rentre donc à temps en soi-même pour ne pas se perdre à force d'expériences."

Noble chose que la contemplation

Dès lors, pour le philosophe, seule une nouvelle inversion des valeurs peut fonder les conditions d'une vie bonne. Le repos, la contemplation, le recueillement doivent jouir d'une solide prééminence sur le travail.

"Il y a donc lieu de mettre au nombre des corrections nécessaires que l'on doit apporter au caractère de l'humanité, la tâche de fortifier dans une large mesure l'élément contemplatif."

S'ouvrir aux choses prochaines

L'art de la contemplation, c'est ouvrir nos yeux à toutes choses qui sont proches de nous : la nature, les êtres, les choses. C'est trouver plus intéressant tout ce qui nous entoure directement et l'observer avec toute l'attention d'un entomologiste.

Or ce qui nous est le plus prochain et qu'il convient d'observer au premier chef, c'est nous-même : nos sentiments, nos pensées, nos manières d'agir et de réagir selon les circonstances.

Mais attention, s'observer peut avoir pour conséquence de figer sa vie en images. Plutôt que de se cantonner à détailler nos moments de paresse ou de colère, nous sommes prompts à nous caractériser comme personne paresseuse ou colérique.

Ce danger qui consiste à fixer en traits de caractère des observations circonstanciées, il s'agit de le dissoudre.

Pour ce faire, Nietzsche nous engage à nous faire explorateur, à toujours progresser dans l'investigation, sans jamais nous fixer où que ce soit.

L'affirmation de la vie

Nous l'avons déjà dit, Nietzsche pense que l'être humain a toujours recherché un sens à la vie. C'est là l'erreur la plus fondamentale de l'humanité. Car la vie n'a pas besoin d'être justifiée avance Nietzsche.

La vie vaut tout simplement parce qu'elle est vie.

L'affirmation de la vie soutiendra une attitude contemplative correcte. Elle se concrétisera dans l'acceptation de ce qui est observé. En effet, affirmer n'est pas prendre en charge ou rejeter ou haïr ou vouloir modifier mais simplement assumer ce qui est.

"Deviens ce que tu es"

Dès lors s'accepter soi-même et ne pas se vouloir différent, c'est déjà faire preuve d'une raison supérieure.

Car c'est l'opposition entre le désir de changer et les habitudes qui s'y opposent, qui rend la vie pénible voire intolérable.

A l'inverse, affirmer la vie qui s'actualise à travers nous, c'est savoir s'observer sans remords et sans arrière-pensée. C'est là la seule manière d'accomplir pleinement les potentialités qui nous sont propres. De devenir ce que nous sommes :

"Ma doctrine enseigne : celui à qui l'effort procure le sentiment le plus élevé qu'il s'efforce ; celui à qui le repos procure le sentiment le plus élevé, qu'il se repose ; celui à qui le fait de s'intégrer, de suivre et d'obéir procure le sentiment le plus élevé, qu'il obéisse. Pourvu qu'il prenne conscience de ce qui lui procure le sentiment le plus élevé et ne recule devant aucun moyen."

Une culture formant l'homme dans sa totalité humaine

Dans la société du travail, tout est fait pour que l'être humain se laisse réduire au rôle d'une fonction au sein de la totalité. Le joug du travail devient le meilleur moyen d'étouffer la volonté d'expression des qualités individuelles :

"Au fond on sent maintenant (…) qu'un tel travail est le meilleur des gendarmes, qu'il refrène l'individu et s'entend à empêcher puissamment le développement de la raison, de la convoitise, des rêves d'indépendance."

"Quoi que nous fassions, nous sommes censés le faire pour "gagner notre vie", tel est le verdict de la société" écrit Hannah Arendt La condition de l'homme moderne.

Découvrez nos autres articles sur la critique sociale Nietzsche pense qu'une véritable culture devrait conduire au développement de la vie intérieure des individus. L'épanouissement de riches personnalités étant la garantie de la survie de l'humanité.

La contemplation et l'affirmation de la vie sont les conditions qui permettent à chacun de découvrir ce qui constitue son unicité. Et en devenant ce qu'il est, chaque individu fait œuvre d'utilité générale. C'est pourquoi le philosophe écrit que :

"Si l'on est quelque chose, on n'a pas réellement besoin de rien faire et pourtant on agit beaucoup."

© Gilles Sarter

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La solidarité dans les sociétés modernes

La solidarité dans les sociétés modernes

L’œuvre d’Émile Durkheim s'organise autour du thème de la relation entre les individus et la collectivité. Une de ses questions centrales concerne la possibilité de solidarité au sein des sociétés modernes.

Émile Durkheim (1854-1917) est considéré comme ayant fondé la tradition sociologique française, en l'introduisant à l'Université. Il a créé une revue, "L'Année sociologique" qui existe encore.Au 19ème siècle, en Europe, les populations rurales viennent grossir les villes pour y travailler dans l'industrie. Jusqu'alors, les paysans vivaient au sein de villages où l'ordre était fondé sur la tradition. Dans les faubourgs surpeuplés, ils deviennent des étrangers. Ils sont coupés des liens sociaux qui les rattachaient à leurs communautés originelles. Émile Durkheim, en témoin de son époque, s'interroge sur les risques inhérents à cette évolution.

La solidarité concerne une valeur aux connotations positives (entente, coopération, cohésion, fraternité). Pour le sociologue, c'est avant tout le ciment des sociétés. Il dresse une comparaison entre ses modalités d'expression au sein des sociétés archaïques et modernes. Au terme de son analyse, il pointe les mécanismes de la désolidarisation, dans le contexte de la modernité.

Sociétés archaïques : "solidarité mécanique"

Selon Durkheim, les sociétés archaïques précèdent les sociétés modernes. Elles prennent la forme de communautés de petite dimension, relativement isolées et auto-suffisantes. Les villages de chasseurs-cueilleurs ou les campements d'éleveurs nomades en constituent des modèles.

La division du travail social est faible. Elle ne concerne généralement que la répartition des tâches entre genres ou classes d'âge.

Il en résulte que les personnes se substituent facilement les unes aux autres, dans l'exécution des activités routinières. Par exemple, dans une communauté pastorale, tous les hommes maîtrisent la conduite du bétail. Toutes les femmes détiennent les savoir-faire nécessaires pour transformer le lait et tisser la laine.

Dans ces sociétés, les comportements sont régis par des traditions et des sentiments communs rassemblés en une "conscience collective".

Les impératifs et les interdits véhiculés, par la conscience collective, sont gravés dans tous les esprits. Tout le monde les connaît et sent qu’ils sont fondés.

Ces règles agissent sur les gens comme une puissance supérieure. Elle les pousse à agir spontanément dans une même direction. A ce titre, la religion joue souvent un rôle intégrateur fort : "sa force ne provient pas d'un vague sentiment d'un au-delà plus ou moins mystérieux mais de la forte et minutieuse discipline à laquelle elle soumet la conduite et la pensée."

Une forte conscience collective alliée à une faible division du travail social créent une "solidarité mécanique" qui rattache directement les personnes à leur communauté.

Sociétés modernes : "solidarité organique"

L'individu aux aspirations personnelles n'existe pas quand la conscience collective l'emporte sur les consciences individuelles. Mais, il naît lorsque les conditions sociales le permettent, c'est-à-dire avec la modernité.

L'un des grands mérites de Durkheim est d'avoir identifié la modernité à la division du travail social.

En effet, dans les sociétés modernes, la différenciation des rôles et des fonctions touchent tous les secteurs de la vie sociale: éducation, administration, économie, arts, sciences, loisirs. A titre d'exemple, la prise en charge des enfants n'y incombe pas seulement à la famille. Elle implique aussi des puéricultrices, pédiatres, assistantes maternelles, instituteurs, assistantes sociales, baby-sitters, éducateurs spécialisés, animatrices d'activités de loisirs, etc.

Cette différenciation des tâches entraîne le développement de compétences spécifiques. L'interchangeabilité des personnes devient difficile. Avec le temps, les gens finissent par se sentir différents les uns des autres.

Une idéologie individualiste se développe qui donne plus de latitudes aux préférences et aux choix personnels.

Dès lors que la conscience collective ne recouvre plus les consciences individuelles, ses impératifs ne s'exercent plus. Alors comment la cohésion est-elle entretenue ? C'est justement parce que les individus sont différents que la solidarité sociale se réalise. En effet, chacun dépend des autres dans l'exercice de ses activités et pour sa survie.

Durkheim nomme "solidarité organique" cette nouvelle forme de cohésion, par analogie avec les organes d'un être vivant qui remplissent chacun une fonction propre et ne se ressemblent pas.

"Pathologies" de la solidarité dans les sociétés modernes

La division du travail social génère une solidarité organique entre les individus. Mais quand la recherche de la maximisation du profit pousse cette division trop loin, les liens se délitent. Ce phénomène est observable lorsque les activités industrielles et commerciales occupent le premier rang dans une société.

En effet, pour que le sentiment de faire partie d'un tout dont il dépend soit efficace chez l'individu, il faut qu'il soit continu. Quand les occupations quotidiennes tendent à trop les spécialiser, les gens perdent l'idée de participer à une œuvre commune. Finalement, le sentiment d'être isolé l'emporte sur celui d'être interdépendant.

Plus encore, le sentiment d'isolement, voire de concurrence, s'exacerbe quand la vulnérabilité augmente. Notamment quand manquent les protections appropriées contre les aléas économiques.

Par ailleurs, Durkheim rappelle qu'une spécialisation trop élevée confine l'individu à des tâches limitées et répétitives. Or ce confinement entre en contradiction avec l'idéal de perfectionnement personnel qui prévaut dans l'idéologie individualiste. Le culte de l'individu prescrit aussi que chacun soit destiné à la fonction qu'il peut remplir le mieux. Mais, l'attribution des tâches correspond généralement à l'origine sociale ou géographique et à la fortune des individus. Leurs vocations sont plus rarement prises en considération.

C'est ainsi que la division du travail devenant coercitive, elle génère de la frustration et des conflits sociaux.

Enfin, pour engendrer de la solidarité, il faut que les salaires soient déterminés par l'utilité effective des services rendus. Leur valeur sociale doit primer sur tout autre critère. Seule cette condition rend acceptable les inégalités inhérentes à la différenciation du travail, sans générer un sentiment d'injustice.

"Si une classe de la société est obligée, pour vivre, de faire accepter à un prix quelconque ses services, alors qu'une autre peut s'en passer grâce aux ressources dont elle dispose et qui toutefois ne sont pas nécessairement dues à une supériorité sociale, la deuxième impose injustement sa loi à la première."

Les sociétés modernes se stabilisent par la justice

Durkheim souligne que la complexification de la division du travail et l'augmentation des inégalités érodent la solidarité. Dès lors, il en conclut que la restauration de la cohésion nécessite la construction d'une conscience collective minimale. Elle respectera le principe des différences individuelles et sera fondée sur les valeurs d'équité et de justice.

Dans les sociétés archaïques, la famille, la religion, la communauté inculquaient les règles auxquelles les gens devaient se soumettre. Au sein des sociétés modernes, ces entités ne sont plus en mesure de jouer ce rôle.

C'est donc à l’État qu'il incombe de mener une politique de renforcement de l'équité et de la justice.

Pour compléter, lire aussi notre article sur la socialisation

L'éducation et les corps sociaux intermédiaires entre L’État et les individus (associations, corporations, syndicats) œuvreront pour qu'un minimum de conscience collective soit intériorisé par les personnes.

"L'idéal des sociétés inférieures était de créer une vie commune aussi intense que possible où l'individu vînt s'absorber. Le nôtre est de mettre toujours plus d'équité dans nos rapports sociaux, afin d'assurer le libre déploiement de toutes les forces socialement utiles."

© Gilles Sarter

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